La puissance des lumières
Ma femme et moi, nous sommes très heureux, si heureux que notre bonheur, quelquefois, n’a pas l’air d’être en vrai.
Cela m’effraie quand j’y songe. Je vois tant de gens tristes autour de moi, tant de pauvres êtres qui souffrent, étranglés dans ce que des écrivains peu convenables appellent le carcan de fer du mariage, que je m’étonne bien souvent de ce constant bonheur qui m’accompagne.
 
Et longtemps, j’ai cherché la cause de cette anomalie. D’abord, j’ai eu cette vanité de croire que j’étais supérieur aux autres hommes par la beauté et par l’esprit, cet orgueil marital de me dire que ma femme surpassait en vertu toutes les autres femmes. Je le crois encore.
 
Mais là n’est point la cause véritable que je cherche. Après des années d’obstinée réflexion, d’observation continue et patiente – quoique, en vérité, je ne me pique pas de psychologie, tout au contraire –, j’imagine l’avoir enfin trouvée, cette cause. Elle est admirable, je vous jure. Permettez que je vous la dise, car vous tous qui vous plaignez des dures conditions de la vie, vous en pourrez faire votre profit.
 
Le secret de notre bonheur, il est uniquement dans l’éducation littéraire de ma femme. Élevée par des parents soigneux de ses lectures et n’ayant pas beaucoup d’idées dans la cervelle, mais les ayant saines et bonnes, jamais elle ne connut les Naturalistes.
 
J’ai ouï dire que la plupart des jeunes filles se perdent au contact infâme de Flaubert, de Goncourt, de Zola. Les oeuvres de ces tristes personnages s’étalent sur les tables de nuit virginales ; on en voit même, m’a-t-on affirmé, jusque dans les oratoires, précieusement reliées comme de mignons livres d’heures.
 
Ma femme, elle, ignora tellement Flaubert, tellement Zola, tellement Goncourt, que c’en était attendrissant. Sa jeunesse fut bercée par des livres charmeurs, où tous les hommes étaient beaux, millionnaires et nobles, toutes les femmes, blondes, belles, dévouées et princesses, toutes les jeunes filles, orphelines, délaissées et très pâles.
 
Et quels domestiques aussi ! Et quels ingénieurs ! Elle grandit en voyant ces hommes, ces femmes, ces jeunes filles, ces domestiques et ces ingénieurs, se marier incommensurablement au fond des grands parcs lunaires, dans des feux de Bengale. En même temps qu’elle lui apprit à connaître la vie, cette littérature lui fortifia le coeur. Vous ai-je dit qu’elle s’appelait Claire ?
Je veux tout vous confier.
 
Claire et moi, nous nous sommes connus enfants ; ensemble, et barbouillés des mêmes confitures, nous avons joué, elle et moi. Comme dans les romans honnêtes que nous lûmes, plus tard je la revis, au milieu d’une grande pelouse, non loin d’un bassin où s’ébattaient ces cygnes, les uns blancs, les autres noirs. Je la revois, avec sa robe courte, ses jambes nues, ses cheveux blonds qui lui faisaient, sur les épaules et sur le dos, un épais manteau d’or.
 
Elle poussait un cerceau devant elle, toute petite ; ou bien, d’un léger coup de sa raquette, elle lançait un volant de plumes blanches et rouges, qui s’accrochait souvent, hélas ! en retombant, à la pointe balancée d’un seringa. Et nous nous embrassions toujours. Je la comprenais, elle me comprenait.
 
C’était une joie divine de nous comprendre ainsi. Nous lisions dans nos regards, dans nos âmes jumelles et pucelles, comme dans un Abbé Constantin, que Mme Madeleine Lemaire n’avait pas illustré encore, et que n’avait point encore écrit M. Ludovic Halévy. Est-il possible qu’il y ait eu un moment où ce siècle a été privé de l’Abbé Constantin ? Cette question que je me pose à moi-même, me bouleverse étrangement.
 
Conçoit-on un ciel sans astres, un arbre sans sève, une rose sans couleur ? J’arrête là ces énumérations comparatives, car elles m’attristent trop.
 
À mesure que nous avancions en âge, la communion de nos rêves, de nos désirs, de nos pensées devint plus intime, plus profonde, plus intellectuelle, si je puis ainsi dire, en dépit de la hardiesse de ce qualificatif. M. Ludovic Halévy n’était point né, lacune immense ; dans les sous-bois, parmi les fleurs sylvestres et les jeunes mousses aimées des rosées matinales, les nymphes de Lorraine, couvaient le germe messianique de M. André Theuriet ; et rien encore, dans la terre et dans le ciel, n’annonçait la venue future de M. Léon de Tinseau. Mais M. Octave Feuillet régnait sur les coeurs généreux.
 
Il règne sur les nôtres. Le Roman d’un jeune homme pauvre nous initia aux mystères chastes de l’amour... Tour d’Elven, amas de pierre idéale, ô merveille !
Ah ! quelles heures d’inoubliable ivresse ne nous as-tu pas versées ? Et toi, antique chêne que les druides connurent, chêne vénérable et bon, dont les branches sont propices à la fuite des amants vertueux, en quels ravissements d’extase ne nous as-tu point emportés ? Séculaire et doux ami !
Car tu étais séculaire, n’est-il pas vrai ! comme tous les bons vieux chênes d’autrefois ! Nous nous mariâmes.
Ici, par une délicatesse que je crois conforme aux principes de vie esthétique que je me suis imposés, je veux couvrir d’un voile spiritualiste cette période de notre bonheur.
 
Le soir de notre mariage, nous marchions dans un bois voisin de la maison, Claire et moi. La nuit commençait à tomber. À travers les feuillages mobiles, dans le ciel déchiqueté, nous apercevions les premières étoiles, à peine. De la terre montait une ombre lumineuse, entre les troncs d’arbres, dont l’écorce, de place en place, luisait sourdement. Dans l’étroite sente où nous cheminions, penchés l’un vers l’autre, le vieux bonhomme apparut. Son dos ployait sous un lourd fardeau de fougères et de bruyères coupées. Il s’arrêta en nous voyant.
– Il y a longtemps que tourtereaux et tourterelles sont couchés, au fond des vieux nids dans les branches, dit-il... Et où donc allez-vous ainsi ?
– Vers le bonheur, répondit ma femme, dont la main dans la mienne frémit délicieusement.
– Eh bien ! dans ce cas, bon voyage !... Mais ne réveillez pas les merles ; ce sont des oiseaux moqueurs.
Je ne réveillai pas les merles, et voici comment.
– Surtout, pas de lectures dangereuses ! m’avaient dit les parents de Claire, en me remettant leur fille, sur le seuil de la chambre nuptiale.
Je me souvins de cette recommandation, et je continuai, comme ils l’avaient commencée, l’éducation littéraire de ma femme, c’est-à-dire avec toutes les précautions, toutes les délicatesses, toutes les pudeurs requises, mais aussi avec un libéralisme nouveau que comportait la nouvelle situation de Claire – physiologiquement parlant. Ne me fiant pas à mon propre jugement, j’avais, d’ailleurs, dans ces difficiles fonctions, un guide – que dis-je, un guide ? – deux cents guides. Et quels guides ? sûrs, dévoués, paternels et sévères : les critiques de journaux. Ah ! les braves gens ! Et comme je les aime.
 
Quand un livre paraissait, je consultais immédiatement les deux cents critiques, et suivant qu’ils parlaient du livre en bien ou en mal, je l’achetais ou je le dédaignais. C’est ainsi que ma femme grandit en intelligence et en vertu, dans la compagnie platonique de M. Georges Ohnet, de M. A. Delpit, de M. Mario Uchard, de M. Rabusson, de M. de Tinseau, de M. André Theuriet... Ah ! celui-là !... Bien qu’il ne fût jamais question en ces vertueuses oeuvres, que d’adultères (mais combien délicatement exprimés !), notre bonheur se développait à vue d’oeil. Et j’avais la satisfaction de le devoir, ce grand, cet intense bonheur, aux deux cents critiques par qui, chaque jour, étaient semées dans nos âmes les larges semences de vie généreuse, de résolution chevaleresque, d’indicible dévouement, d’amour noble, de sacrifice héroïque, de patriotisme ardent. Ah ! les braves gens ! Quel sens admirable des beautés morales ! Quelle pénétration de la vie !
 
Quelle passion de l’art ! Quelle pudeur surtout ! Je les vois, chez eux, donnant l’exemple des vertus qu’ils prêchent, calmes, souriants, désintéressés, entourés de leurs enfants qui leur tirent la barbe ; et de leurs femmes qui allaitent le dernier né, le sein couvert d’un voile. Comme j’aime chez des artistes enfiévrés de pensée, ce silence pieux, ces bonnes odeurs de ménage, ce respect familial, ces croyances, cet idéal ! Ah ! les braves gens !
 
Nous allions souvent au théâtre, guidés de la même façon, par d’autres critiques, plus vertueux encore, et peut-être encore plus conscient de leurs responsabilités. Les belles soirées ! Et comme nos esprits se façonnaient aux grandes actions, aux activités sublimes du génie humain.
 
Car vous vous doutez bien que les critiques ne toléraient pas les ignominies du Théâtre Libre, et qu’ils nous conduisaient, comme par la main, vers les temples magnifiques où Dennery fait pleurer des larmes terribles et douces, où Audran fait rire, d’un rire réconfortant et sain.
 
En sortant, avec quel regret, tout baignés d’émotions, et tout illuminés de gaietés, Claire et moi, nous nous serrions l’un contre l’autre, plus forts. Et nous nous élevions jusqu’à Dieu !
 
Une nuit – qu’elle fut émouvante cette nuit-là ! –, je fus réveillé en sursaut.
– Écoute ! me dit ma femme... Tu n’entends rien ?
 
Il faisait nuit dans la chambre, mais je sentis que Claire s’était à moitié levée hors du lit, le cou tendu. Son coeur battait. Je retins mon souffle, anxieux.
– Non ! fis-je. Je n’entends rien... Qu’as-tu donc ?
– Écoute ! reprit-elle.
 
Et sa voix était frémissante, presque auguste.
– Une plainte !... Un cri ! mon Dieu !... Écoute.
J’écoutai.
– C’est le vent ! dis-je. Recouche-toi.
 
Mais elle s’était levée, tout à fait, et courait dans la chambre à tâtons, éperdue :
– Le vent !... Comment peux-tu dire que c’est le vent !... Tu n’as pas de coeur !...
Vite, j’allumai la bougie. Et je criai.
– Mais qu’y a-t-il ? Tu me fais peur.
 
Ma femme passait une robe de chambre, précipitée, haletante, avec des gestes fous.
– Tu n’as pas entendu ?... Un enfant !... sur les marches... Il criait... Un enfant... Une femme, une méchante princesse l’aura déposé là, et sera partie !... Écoute, je te dis que c’est un enfant.
 
Et, courant, elle ouvrit la porte, descendit l’escalier. Je la suivis...
Au dehors, la nuit était toute noire. Le vent sifflait dans les branches d’un acacia. Longtemps, nous cherchâmes, fouillant le jardin, au ras de terre, sondant les buissons et les corbeilles de fleurs.
– C’est drôle, dit ma femme !... J’avais cependant entendu... Tu as raison, c’est le vent.
 
Nous rentrâmes. Et avant de s’endormir, Claire, les yeux humides, me demanda :
– Si nous n’avions pas trouvé de nom dans les langes, comment l’aurions-nous appelé ?
– Mais puisque c’était le vent !
– Oh ! oh ! je t’en prie, dis ! Comment l’aurions-nous appelé, dis, dis vite !
 
J’étais ému. Je répondis.
– Frédéric !
 
Alors Claire jeta ses bras autour de mon cou.
– Je t’aime ! murmura-t-elle.
 
Ce doux mot s’acheva dans un baiser. Telles sont nos joies.
 
Et quelquefois, je pense mélancoliquement aux tristes nuits des pauvres gens qui se sont fourvoyés, malgré les critiques, dans les lieux souillés où la souffrance humaine pleure dans l’horrible face de Germinie Lacerteux, et de ses pareilles !
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