La chambre close
 
Puis elle ajouta timidement :
– Voyons, monsieur, après nous avoir procuré une si grande joie, voudriez-vous nous accorder un grand bonheur ? Mais je n’ose, en vérité. Ce serait, oui, ce serait d’accepter, demain notre modeste dîner. Ah ! je vous en prie ! Ne nous refusez pas. Demain, il nous arrive un savant comme vous, avec qui vous aurez plaisir à causer,j’en suis certaine.Et puis mon mari sera si heureux si heureux si fier !
 
Décidé à compléter ma bonne action, je n’osai refuser et je pris congé.
Je revins le lendemain, à l’heure fixée. Vous pensez bien qu’après les protestations de la mère, je dus subir les protestations du père, lesquelles furent aussi chaleureuses.
 
La petite Lizy me sauta au cou et me prodigua toutes ses câlineries, toutes ses tendresses d’enfant rieuse ; j’étais vraiment de la famille. Le dîner fut gai, le savant annoncé me parut intéressant ; bref, je passai une excellente soirée.
 
IV
 
L’atmosphère avait été lourde pendant toute la journée, et le soir un orage terrible se déclara. Les coups de tonnerre se succédaient sans interruption ; la pluie tombait, torrentielle.
 
Était-ce aussi l’effet de l’orage, de la chaleur suffocante ou des vins que nous avions bus, je me sentais à la tête une violente douleur ; je respirais difficilement. Je voulus partir quand même, car il se faisait tard et je demeurais loin, mais on insista pour me garder. C’était de la folie que de m’exposer, souffrant, à une tempête pareille.
 
La mère pria, supplia avec tant de bonne grâce, que force me fut de passer la nuit dans cette maison hospitalière.
On me conduisit en grande pompe à ma chambre, et l’on me souhaita bonne nuit. Je me souviens même que, Lizy s’étant endormie dans les bras de son père, j’embrassai sa petite joue pâlie par le sommeil, et son bras potelé qui pendait.
 
Resté seul, je commençais de me déshabiller, lentement, en flânant, comme il arrive toujours dans les endroits où l’on se trouve pour la première fois. J’étouffais dans cette chambre.
 
Avant de me mettre au lit, je voulus respirer un peu d’air du dehors, et malgré l’orage qui grondait, j’essayai d’ouvrir la fenêtre.
 
C’était une fausse fenêtre.
– Tiens ! me dis-je un peu étonné.
 
L’idée me vint de soulever la trappe de la cheminée : fausse cheminée. Je courus à la porte : la porte était verrouillée. La peur me prit et, retenant mon souffle, j’écoutai. La maison était tranquille, semblait dormir.
 
Alors j’inspectai la chambre, minutieusement, dressant l’oreille au moindre bruit suspect. Près du lit, sur le plancher, je remarquai des taches ; c’était du sang, du sang séché et noirâtre. Je frissonnai, une sueur glacée me monta au visage.
 
Du sang ! Pourquoi du sang ? Et je compris qu’une mare de sang avait dû s’étaler là, car le parquet, à cette place, sur une grande largeur, avait été fraîchement lavé et gratté.
 
Tout à coup, je poussai un cri. Sous le lit j’avais aperçu un homme, allongé, immobile, raide ainsi qu’une statue renversée. Crier, appeler, je ne le pouvais pas.
 
De mes mains tremblantes, je touchai l’homme : l’homme ne bougea pas.
De mes mains tremblantes, je secouai l’homme : l’homme ne bougea pas.
De mes mains tremblantes, je saisis l’homme par les pieds et l’attirai : l’homme était mort. La gorge avait été coupée nettement, d’un seul coup, par un rasoir, et la tête ne tenait plus au tronc que par un mince ligament.
 
Je crus que j’allais devenir fou. Mais il fallait prendre un parti. D’une minute à l’autre l’assassin pouvait venir. Je soulevai le cadavre pour le placer sur le lit.
 
Dans un faux mouvement que je fis, la tête livide se renversa, oscilla pendant quelque temps, hideux pendule, et, détachée du tronc, roula sur le plancher, avec un bruit sourd.
 
À grand peine, je pus introduire le tronc décapité entre les draps, je ramassai la tête que je disposai sur l’oreiller, comme celle d’un homme endormi, et, ayant soufflé la bougie, je me glissai sous le lit.
 
Mais tout cela machinalement, sans obéir à une idée de défense ou de salut. C’était l’instinct qui agissait en moi, et non l’intelligence, et non la réflexion.
 
Mes dents claquaient. J’avais aux mains une humidité grasse ; je sentais quelque chose de glissant et de mou se coller à ma chemise, sur ma poitrine ; toute la décomposition de ce mort m’enveloppait de sa puanteur ; un liquide gluant mouillait ma barbe et s’y coagulait. J’eus l’impression d’être couché vivant dans un charnier.
 
Je demeurai ainsi, en cette épouvante, combien de minutes, combien d’heures, de mois, d’années, de siècles ? je n’en sais rien. J’avais perdu la notion du temps, du milieu. Tout était silencieux. Du dehors, le bruit de l’orage et les sifflements du vent m’arrivaient assourdis et douloureux, pareils à des râles. Chose extraordinaire, ma pensée ne me représentait pas du tout l’assassin qui allait venir. qui était là peut-être.
 
En cette horreur où j’étais, je ne revoyais que la petite Lizy, rose, blonde, et candide, avec sa poupée et son grand chapeau ; je le revoyais, dormant sur les bras de son père ; de temps en temps, elle soulevait légèrement la paupière et découvrait son oeil, qui m’apparaissait alors, effronté, implacable, cruel, assassin.
 
On ouvrit la porte, mais si doucement qu’on eût dit un grattement de souris, – je dus me mordre les lèvres jusqu’au sang pour ne pas crier.
 
Maintenant, un homme marchait, à pas glissés, avec d’infinies précautions, pour ne point heurter violemment les meubles. Il me semblait que je voyais des mains tâtonnantes se poser partout, chercher mes vêtements, les fouiller.
 
Et les pas se rapprochaient de moi, m’effleuraient. Je sentis que l’homme s’était penché sur le lit, et qu’il frappait à grands coups. Puis je n’entendis plus rien.
 
Quand je repris connaissance, la chambre était redevenue silencieuse. Mais l’effroi me retenait cloué à cette place. Pourtant, je me décidai à sortir, avec quelle prudence, vous ne pouvez pas vous imaginer.
 
À tâtons, je gagnai la porte, qui n’avait pas été refermée. Pas un souffle, pas un bruit. Frôlant les murs, je m’engageai dans le corridor : je m’attendais à voir, soudain, une tête surgir, menaçante, dans l’obscurité, un couteau briller dans la nuit.
 
Mais rien. La bête, gavée de meurtre, dormait dans son repaire. Je descendis l’escalier, tirai le verrou de la porte, et, défaillant, les veines glacées, je m’abattis dans le ruisseau de la rue déserte.
 
Le docteur Bertram avait très attentivement écouté mon récit.
– Et c’est là qu’on vous a retrouvé, mon bon monsieur Fearnell, et dans quel état, mon Dieu ! Pourriez-vous reconnaître la maison ?
– Oui, lui répondis-je, mais à quoi bon ?
– Eh bien, guérissez-vous, et nous irons ensemble chez vos assassins.
 
Huit jours après, le docteur et moi, nous nous engagions dans le Lawer-Abbey Street. Je reconnus la terrible maison. Tous les volets étaient mis aux fenêtres ; au-dessus de la porte, un écriteau se balançait : À louer.
Je m’informai auprès d’une voisine.
 
– Ils sont partis il y a quinze jours, me dit-elle. C’est grand dommage pour le quartier, car c’étaient de bien braves gens.
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