Pendant sept ans, j’ai passé mes nuits au travail, dormant une heure à peine, ne mangeant pas, brisé de fatigue, mais heureux si, à la fin du mois, je pouvais apporter à ma femme, une centaine de francs, qu’elle dépensait aussitôt en pommades, en glycérine, en menus objets avec lesquels elle se parait, se maquillait, se pomponnait.
Elle n’avait point changé. Ses exigences étaient les mêmes ; les scènes, les disputes, les colères continuaient. Jamais il ne lui vint à l’esprit de me remercier, de me récompenser par un regard de bonté, une douce parole, un encouragement.
J’étais toujours poursuivi, hanté, obsédé par ce mot : l’argent, qui se faisait plus dur, plus aigre, plus impérieux. Pauvre, pauvre chère femme, comme je t’aimais ainsi !
Pourtant, ma santé s’altérait ; peu à peu je perdais mes forces. Il m’arrivait souvent de m’évanouir ; la mémoire aussi m’échappait ; l’intelligence se faisait plus lente, et je sentais dans mon cerveau, comme un épaississement de ténèbres et des lourdeurs de nuit. Je rentrais un jour, chez moi, la tête affolée, les oreilles bourdonnantes, crachant le sang.
– Il s’agit bien de cela, s’écria ma femme. Tu vas te coucher, maintenant, propre-à-rien ! Et l’argent, tu sais qu’il me faut de l’argent demain, beaucoup d’argent ? Arrange-toi comme tu pourras !
De l’argent, beaucoup d’argent ! Je me rhabillai. Il faisait nuit. Une pluie glacée tombait dans les rues miroitantes. Je marchais le long des boutiques, m’appuyant au rebord des devantures pour ne point m’écrouler sur le trottoir. J’avais comme une barre à l’estomac, et dans le cerveau quelque chose qui me brûlait. Je fus près de défaillir.
Je m’arrêtai un instant sur un banc ruisselant de pluie, et tel était mon accablement que je ne sentais point l’humidité froide. Je n’éprouvais plus qu’une sensation vague des objets et des êtres.
Tout passait devant moi, avec des formes indécises. Et cependant, à mon oreille, tintaient toujours ces mots, comme des sous de cloche lointaine : « De l’argent ! beaucoup d’argent ! » Alors, comment cela s’est-il fait ?
Je me souvins, avec une grande précision, qu’un de nos camarades du Ministère nous avait raconté qu’il avait touché, le matin même, trente mille francs de la succession d’une tante.
Aucun des détails ne m’échappa, ni la joie bruyante de son récit, ni cette sorte de tendresse d’avare avec laquelle il avait, disait-il, enfermé, dans un petit meuble, les paquets de billets de banque après les avoir comptés et recomptés. Je connaissais l’appartement de mon camarade et, là, sous la pluie, je voyais, dans une apothéose sanglante, le petit meuble en bois de chêne, près de la cheminée, tandis que les passants qui me frôlaient me semblaient emportés dans des fuites vertigineuses et folles. Je me levai.
L’averse redoubla.
Comment arrivai-je chez mon ami, par quels chemins, en combien d’heures ou de minutes ? Je n’en sais rien. J’ai beau rappeler mes souvenirs, je ne vois rien, ni les rues, ni les gens, ni les maisons. Il y a, dans ma mémoire, une lacune que je ne puis combler. Il était tard, cependant, quand j’entrai chez lui.
Mon camarade me reçut dans sa chambre.
– J’allais me coucher, me dit-il.
Et je vis le meuble, le petit meuble en bois de chêne. Il me parut grand, si grand qu’il emplissait toute la chambre, crevait le plafond, montait dans le ciel. J’eus d’abord la pensée de demander de l’argent à mon ami, un billet de mille francs simplement. Je n’osai pas.
Penché vers la cheminée, il ranimait le feu presque éteint.
– Sacré feu ! disait-il ; sacré feu !
Et la tête au ras du foyer, il soufflait dans les cendres qui s’envolaient et retombaient en pluie blanchâtre autour de lui. Alors, en face, j’aperçus, sur une table toilette, un rasoir .
Non, je n’oublierai jamais ce qui se passa alors, et je me demande encore si tout cela n’est point un affreux cauchemar.
M’emparant du rasoir, d’un bond, je m’étais précipité sur mon camarade que je renversai tout à fait et que je pris à la gorge, d’une étreinte furieuse des mains.
Lui, se débattait, s’écriait à travers un râle étranglé :
– Georges, voyons, Georges, tu es fou. Finis donc !
D’un coup de rasoir, je lui coupai la tête, et le tronc, d’où un flot de sang s’échappait, gigota quelques secondes sur le parquet. Moi, si faible tout à l’heure, moi qu’un enfant, d’une poussée de ses petits bras, eût jeté par terre, je me sentais dans tous les membres une force invisible.
En ce moment dix gendarmes seraient venus au secours de mon camarade, que je les eusse, je crois, écrasés aussi facilement que des puces. Il me fallut briser le meuble, le joli meuble en bois de chêne, afin d’en retirer les billets. Ce fut un jeu pour mes poignets de fer. Mon camarade n’avait pas menti.
Dans un tiroir, il y avait trente billets de mille francs, trente, attachés, par paquets de dix, avec des faveurs roses, ainsi que des lettres d’amour. Avec quelle tendresse il les avait confectionnés, ces paquets !
Comme il avait dû prendre les billets un par un, les appliquer symétriquement l’un contre l’autre, les lisser de la main, les égaliser de façon à ce qu’aucun ne dépassât ! Avec quel soin les noeuds étaient faits !
Chose singulière, moi qui n’observe jamais rien, et pour qui tout, dans la vie, est lettre morte, j’observai ces détails avec une parfaite lucidité, et j’en éprouvai une joie tranquille et complète. Rien ne surexcite l’intelligence, je vous assure, comme de tuer un camarade qui possède trente billets de mille francs. Le crâne que j’avais laissé sur le parquet, baignait dans une mare rouge.
Je le pris délicatement par le nez, et m’étant assis sur une chaise, je l’insérai entre mes genoux comme entre les mâchoires d’un étau.
À grand’peine je parvins à y pratiquer une ouverture par où je fis s’écouler la cervelle, et par où j’introduisis les billets de banque.
Je me crus obligé de faire toutes les plaisanteries que la situation commandait, et que facilitait beaucoup le crâne de mon camarade, aussi précieusement bourré, et l’ayant enveloppé dans un journal, je sortis, chantonnant sur un air gai ces paroles qui me poursuivaient toujours : « De l’argent ! beaucoup d’argent ».
La pluie avait cessé maintenant. Dans le ciel sombre, de gros nuages roulaient, tout blancs de lune. Les passants qui rentraient chez eux envahissaient les trottoirs.
L’un d’entre eux me bouscula si violemment que je faillis laisser tomber le crâne que je portais, sous le bras, comme un paquet.
Aucune boutique n’était ouverte, à l’exception des cafés dont les devantures luisaient, çà et là.
J’avais soif, et résolument j’entrai dans une brasserie où, à travers la fumée des cigarettes et des pipes, je vis des gens accoudés à des tables, qui buvaient.
– À boire ! demandai-je.
Je posai le crâne sur la table, près de moi. Le sang avait détrempé le papier qui moulait la tête par places, et je retrouvais, sous la pâte sanglante, les lignes connues des pommettes et du menton. Même, le nez avait crevé l’enveloppe, et il apparaissait hors de la déchirure, tuméfié et burlesque.
Ah ! si burlesque !
– À boire ! demandai-je de nouveau.
Le patron m’examina d’un oeil louche. Son regard allait du crâne à mes mains rougies, du crâne à mes cheveux hérissés, du crâne à mes vêtements souillés. Il m’interrogea.
– Qu’est-ce que vous avez là ?
– Ça, dis-je, en tapant à plusieurs reprises sur le crâne, ça ? C’est un coeur de veau, pour ma femme, un vieux coeur de veau.
– Mais il a un nez, votre coeur de veau ! s’écria le cafetier.
– Certainement qu’il a un nez, mon coeur de veau ! répondis-je. Hé ! pourquoi n’en aurait-il pas, je vous prie ?
Et m’enhardissant, ainsi qu’une boule je fis rouler le crâne, qui laissait sur le marbre des traînées gluantes et roses.
J’avalai ma chope, et je partis.
Les rues étaient désertes. On n’entendait plus que la respiration lourde de Paris endormi, et, de temps en temps, le pas monotone des sergents de ville qui battaient les trottoirs .
Or, monsieur, représentez-vous bien la scène.
Notre chambre est illuminée par l’éclat de vingt bougies ; et ma femme a revêtu sa belle robe décolletée. Elle est là, à demi étendue sur un canapé, une rose dans les cheveux, ses épaules osseuses et ses petits bras maigres barbouillés d’une couche de blanc liquide ; elle est là, qui minaude derrière son éventail japonais, fait des grâces et des révérences. Je m’approche.
Mais en apercevant mes vêtements et mes mains couverts de sang, elle pousse un cri et, toute tremblante d’effroi, s’affaisse, sans mouvement, sur le canapé.
Moi j’arrache le journal qui enveloppe la tête coupée, et la saisissant par les cheveux, je la secoue à petits coups, au-dessus de la robe de ma femme, sur laquelle les billets de banque tombent mêlés à des caillots de sang.
Alors je la regarde.
Elle est comme pétrifiée, avec ses yeux fixes tout grands ouverts dans leur cercle rouge. Pourtant son nez remue et son menton a complètement disparu dans la bouche.
Je m’écrie :
– Ah ! ah ! ah ! que je t’aime ainsi ! Et que tu es laide !
Et j’éclatai de rire.