Mon oncle
I
Je n’ai pas connu ma mère, que je tuai en venant au monde, et j’avais douze ans à peine quand mon père mourut.
 
Le jour que ce malheur arriva, le bon curé Blanchetière, qui nous aimait beaucoup, me serra, en sanglotant, contre sa poitrine ; puis il me considéra longuement et, des larmes plein les yeux, il murmura plusieurs fois : « Pauvre petit diable ! »
 
Je pleurai très fort moi aussi ; et c’était surtout de voir pleurer le cher curé, car je ne voulais pas me faire à l’idée que mon père fût mort, et que plus jamais il ne reviendrait.
Durant sa maladie, on m’avait défendu de pénétrer dans sa chambre, et il était parti sans que je l’eusse embrassé.
 
Pouvait-il donc m’avoir ainsi quitté ? J’implorai avec ferveur la belle image de la Vierge coloriée à laquelle, tous les soirs, avant de me coucher, j’adressais ma prière : « Sainte Vierge, accordez une bonne santé et une longue vie à mon père chéri. » Mais le curé ne m’avait-il pas dit : « Pauvre petit diable ! » d’un ton d’irrémédiable pitié !
 
Et de quoi m’eût-on plaint de la sorte, sinon d’avoir perdu mon père ?
Je me souviens, comme si c’était hier, des moindres détails de l’affreuse journée.
 
De la petite chambre où j’étais enfermé avec ma bonne, le front contre la vitre, à travers les persiennes fermées, je regardais des pauvresses s’accroupir sur la pelouse, un cierge à la main, et marmotter des oraisons ; je regardais les gens entrer dans la cour, les hommes en redingotes sombres, les femmes long voilées de noir.
 
Je remarquai que tous avaient des figures graves, désolées, tandis que, près de la grille grande ouverte, des enfants de choeur, des chantres embarrassés dans leurs chapes noires, des frères de charité avec leurs dalmatiques rouges, dont l’un portait une bannière et l’autre la lourde croix d’argent, riaient en dessous, s’amusaient à se bourrer le dos de coups de poing.
 
Le bedeau, agitant des tintenelles, refoulait dans le chemin les mendiants curieux, et une voiture de foin qui s’en revenait, fut contrainte de s’arrêter et d’attendre.
 
En vain je cherchai des yeux le petit Sorieul, un enfant estropié de mon âge, à qui mon père m’avait autorisé de donner une miche de pain, tous les samedis. Je ne l’aperçus point, et cela me fit de la peine.
 
Et tout à coup, l’église, qui, en face de moi, montrait son toit gauchi et sa vieille tour d’ardoise, mal d’aplomb au-dessus d’un bouquet d’acacias et de marronniers roses, les cloches tintèrent.
 
Le ciel était d’un bleu profond, le soleil flambait. Le cortège se mit en marche ; mais bientôt je ne vis plus, dans la cour et sur la route, qu’une grande foule grouillante, au milieu de laquelle je ne distinguai que la bannière noire, et mon cousin Mérel, très rouge, qui s’épongeait le crâne avec un mouchoir à carreaux.
 
Les cloches tintèrent longtemps, longtemps. Dong, ding, dong ! Ah ! le long et triste glas !
 
Aujourd’hui vingt ans ont passé ; le bon curé repose dans le cimetière, le cousin Mérel n’est plus ; des acacias et des marronniers, les uns sont morts, les autres abattus ; l’église est rebâtie, elle a un portail ouvragé, des fenêtres larges en ogive, de riches gargouilles qui figurent des gueules embrasées de démons ; le clocher de pierre neuve rit gaiement dans le soleil ; et j’entends toujours ce glas, toujours j’entends le curé me dire en pleurant : « Pauvre petit diable ! », et je revois le bedeau et ses tintenelles, les chantres et leurs chapes, le mouchoir à carreaux du cousin Mérel, la foule noire qui ondule, et aussi les hirondelles et les trois pigeons blancs qui, pendant tout ce jour, voletèrent autour du vieux clocher branlant.
 
La cérémonie terminée, mon oncle vint me voir. J’eus grand peur et un frisson me prit. D’ordinaire, il me terrifiait, avec sa haute stature, sa figure bourrue et sa voix que je jugeais pareille à celle des bêtes féroces ; mais, ce jour-là, il me parut plus terrible encore. Mon oncle commença de s’ébrouer, comme faisait notre jument ; puis il tourna et retourna dans la petite chambre, sans parler, les deux mains derrière le dos.
 
Qu’allait-il m’arriver ? Le coeur me battait très fort, et je me serais caché sous le lit, si j’avais osé. Je ne l’aimais pas : d’abord, il ne donnait jamais rien au premier de l’an, pas même des oranges, et, une fois que dans son jardin j’étais tombé, en jouant, au beau milieu d’une corbeille de tulipes, il m’avait battu, fouetté avec la houssine qui lui servait à rosser ses chiens.
 
Ayant fini de marcher, il s’arrêta, me saisit les bras et, me secouant rudement :
– Qu’est-ce que je vais faire de toi ? me dit-il. On ne peut pourtant pas te laisser pourrir ici.
J’aurais voulu parler, crier, supplier mon oncle qu’il me laissât avec la vieille Victoire, que j’aimais tant et qui était si bonne pour moi.
 
Ma terreur était telle qu’il me fut impossible d’articuler un son, d’exprimer un geste. J’avais les membres comme brisés, et quelque chose me barrait la gorge.
 
– Allons, reprit mon oncle en se remettant à marcher de long en large dans la chambre. Allons, je t’emmène.
S’adressant à Victoire, qui gémissait et, avec le coin de son tablier, essuyait ses yeux tout humides de larmes, il commanda :
 
– Toi, prépare un paquet de ses hardes, pas trop gros, et vite. Et puis, ne pleurniche pas comme ça, vieille bête. Ne dirait-on pas, ma parole, que c’est toi qui l’as fait, ce marmot ?
 
Pendant le trajet qui dura deux heures, je me sentis l’âme glacée. Je me rencognai au fond du cabriolet, tout petit à côté du grand corps de mon oncle, qui oscillait, suivant les cahots de la voiture, et je pensai à mon père, à la douce Victoire, au petit Sorieul, à mon tambour, à mes livres d’images. Je regrettai surtout d’avoir oublié un joli couteau que le cousin Mérel m’avait donné pour ma fête.
 
Quant à mon oncle, il tua, avec le manche de son fouet, une quantité prodigieuse de taons qui s’abattaient sur la croupe du cheval, et il ne m’adressa la parole que pour me dire :
– Et tu sais, mon garçon, gare aux tulipes !
 
II
Mon oncle dirigeait une vaste exploitation agricole et s’adonnait particulièrement à l’élevage. C’était un personnage important, dans le pays, et qui passait pour très malin. Il n’y avait pas de concours régionaux où il ne remportât les prix les plus convoités.
 
La salle à manger était littéralement tapissée de médailles d’or, d’argent, de bronze, couverte de brevets à cachets rouges, de mentions honorables, de parchemins de toute sorte, richement encadrés, qui glorifiaient les étalons, les vaches, les moutons, les porcs, les volailles, les betteraves, les carottes, les choux, les tulipes de mon oncle.
 
Il se montrait d’autant plus fier de ses succès qu’il mettait une grande vanité à ne « cultiver » qu’à l’ancienne mode, et qu’il méprisait fort les inventions nouvelles – un tas de saloperies, disait-il.
 
La maison était tenue par une belle paysanne, propre, grasse et rose, qu’on appelait mam’zelle Geneviève, et qui me parut avoir, vis-à-vis de mon oncle, des familiarités dont je fus choqué tout d’abord.
Quoique, régulièrement, elle ne fût que cuisinière, elle affectait de prendre des airs de maîtresse de maison, et tout dans le ménage semblait lui appartenir, jusqu’à mon oncle qui se faisait très doux et même, je le remarquai plus tard, très petit garçon devant elle.
 
Il m’arriva, par la suite, de les surprendre en des occupations mystérieuses, ou des postures bizarres, ce qui me gêna beaucoup et me valut force bourrades.
 
Je ne m’ennuyai pas trop les premiers temps. Mam’zelle Geneviève n’était pas méchante avec moi ; Victoire venait, de loin en loin, m’apporter des gâteries, et, hormis qu’on m’avait défendu de m’approcher des corbeilles de tulipes, j’avais liberté de vagabonder partout où cela me plaisait.
 
Je me liai avec les bergers, les hommes d’écurie, les filles de ferme, les charretiers. Je passais des après-midi entiers dans les écuries et les étables, suivais les vaches à l’herbage, tourmentais les bêtes dans la basse-cour.
 
La grossièreté de ces gens, leurs conversations mêlées de gros mots et de coups me faisaient bien un peu peur, mais je m’habituai vite à ces bucoliques façons, et j’appris sans difficulté à jurer comme un homme. Ce fut même tout ce que j’appris.
 
Mon onde s’absentait souvent et restait parfois huit jours hors de chez lui. Il courait les foires lointaines, les marchés, s’occupant de vendre ses boeufs, de faire primer ses chevaux.
 
Quand il revenait, il ne manquait jamais de dire au père Marin, un paysan sec et couleur de terre qui lui servait de régisseur :
– Eh bien, quoi de nouveau ? Rien ?
– Faites excuses, répondait le père Marin, nous avons eu trois naissances à c’matin, monsieur Lechesne.
– Trois naissances ! s’exclamait mon oncle, en se frottant les mains. Sapristi ! Et beaux, hein ?
– Gn’a pas pu biaux, monsieur Lechesne.
– Bon ! bon ! Je vais voir ça.
 
Il se dirigeait vers l’étable où, sur la litière chaude, trois petits veaux étaient couchés, dont les mères, trois vaches, aux robes bringelées, léchaient le corps humide de sanguinolences gluantes.
 
De sa main savante, mon oncle les tournait, les soulevait, palpait leurs membres, leur tâtait le derrière.
– Ça pèse bien soixante-dix, n’est-ce pas ? interrogeait-il.
 
Et le père Marin, se grattant le menton, la mine très grave, répondait :
– Plutôt pus qu’moins, monsieur Lechesne.
 
De l’étable, il se rendait aux écuries et, à contempler dans leurs boxes de noyer ses six étalons percherons qui, la crinière fougueuse, la croupe reluisante, hennissaient fièrement à la vue de leur maître, il éprouvait un sentiment d’orgueil enthousiaste et de joie infinie.
 
Il s’attardait près d’eux, les flattait avec délicatesse, leur prodiguait les appellations les plus tendres : « Oh ! oh ! mes petites poulettes. Tourne, mon bijou », les auscultant, examinant les jambes, avec la crainte d’y découvrir une veine engorgée, un tendon dévié. Puis il inspectait la veine qui remplissait les mangeoires.
 
Il en prenait des poignées qu’il flairait, goûtait, le sourcil froncé.
– Qu’est-ce que c’est encore que cette avoine-là ? s’écria-t-il avec colère.
– C’est toujours la même, monsieur Lechesne, disait l’homme d’écurie, les deux mains appuyées sur son balai.
– La même ! la même ! la même quoi, bougre d’animal ? Je t’ai dit cent fois de ne leur donner que de l’avoine de La Heurtaudière.
– Mais c’en est, monsieur Lechesne, pour sûr, c’en est.
 

La cloche du déjeuner le surprenait en ces inspections, et, bougonnant, il rentrait à la maison où, parfois, l’attendaient quelques amis du voisinage, ou bien un gros fermier, ou bien un marchand de chevaux venus pour traiter d’une affaire importante. La conversation ne roulait jamais sur l’élevage des bestiaux, le cours des grains, l’abondance des marchés.
 
On y discutait aigrement les règlements des haras de l’État, avec une profusion de détails techniques qui me faisaient rougir, sans que je comprisse pourquoi, et bien que je fusse aguerri à la rudesse de ces terres.
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