Rabalan
Le jour n’apparaissait pas encore au-dessus des coteaux de Saint-Jacques, quand Rabalan sortit de sa maison, misérable masure en torchis, croulante, à peine couverte de quelques paquets de lande sèche en guise de toit, isolée, au milieu d’une bruyère qui la séparait du bourg de Trélotte, dont les petites habitations, à cinq mètres de là, sur la gauche, se tassaient, inégales et sombres, autour d’un clocher pointu.
Le visage de Rabalan était si pâle qu’il semblait rayonner sourdement, comme fait un linge blanc, dans l’obscurité. Son casse-pierres sur l’épaule, le carnier de toile, bourré d’un morceau de pain bis, sur le dos, il dévala la bruyère, prit la route, traversa le bourg où des hommes qui partaient aux champs, s’écartèrent de lui, avec effroi, en faisant des gestes symboliques.
A la sortie de Trélotte, il ne s’arrêta point devant l’auberge dans laquelle des ouvriers buvaient, le coude levé ; et il s’engagea dans une sente qui, par la vallée, mène au bois de Pied-Fontaine. Le jour parut, frileux et triste. De grandes brumes traînaient sur les prairies, le ciel était bas.
Comme il marchait lourdement, en balançant la tête, dans la sente étroite que des flaques d’eau coupaient de distance en distance, Rabalan rencontra une paysanne, les manches retroussées jusqu’au coude, qui portait un seau plein de lait.
La paysanne aussitôt obliqua dans le pré, posa son seau sur l’herbe et se signa. Rabalan continua sa route. Plus loin, il croisa une vieille femme qui trottinait sur un âne.
– Hé ! la Thibaude ! dit-il. Bonjour la Thibaude, bonjour !
Mais la Thibaude se mit à trembler, faillit tomber de son âne, et, tout effarée :
– Sainte Vierge ! implora-t-elle.
Et, se frappant la poitrine, elle marmotta d’étranges oraisons.
Rabalan courba le dos, balança davantage sa tête, et poursuivit son chemin.
Ayant quitté la vallée, passé la rivière sur un pont fait de deux arbres jetés d’un bord à l’autre, il montait une traverse qui longe les champs et s’enfonce sous le bois, rocailleux et raide. Une vache qui paissait l’herbe abroutie du talus, leva son mufle vers lui. Elle était rouge, avec des taches plus blanches que du lait sur les flancs, et ses fanons pendaient sous sa gorge, pareils à d’éclatants jabots.
– Une bié belle vache ! se dit Rabalan; bié belle.
Il s’approcha d’elle, lui parla gentiment, la caressa sur la tête, sur le poitrail, sur le dos, lui tâta le derrière, pour se rendre compte, sans doute, de ses qualités bouchères, s’amusa à regarder si les cornes étaient bien pointues du bout.
– Une bié belle vache ! répétait-il.
Tout à coup, un homme qui avait un grand bâton à la main, se montra dans la traverse. Il gesticulait, était très en colère, sacrait.
– Pourquè qu’tu touches à ma vache, té ?
– J’ touche pas à ta vache, mé.
– J’ te dis qu’ty y touches.
– J’te dis qu’j’y touche pas.
– J’ te dis qu’si !
– J’ te dis qu’non !
L’homme invoqua Dieu, les saints, se signa trois fois, et faisant tournoyer son bâton dans l’air, il en asséna un coup furieux sur le crâne de Rabalan, qui chancela, étendit les bras, et s’abattit comme une masse, dans le chemin, inerte.
Durant quelques minutes, l’homme resta là, bouche ouverte, yeux écarquillés, stupides. Puis il se pencha sur le corps de Rabalan, en ayant soin de ne pas le toucher.
– Es-tu mô ? cria-t-il Hé ! Rabalan, es-tu mô ?
Se relevant, il se gratta la tête, perplexe.
– Il est mô, ben sû pisqu’y n’ dit ren quoi qu’y va m’arriver ? Ah ! mâtin ! Hé ! Rabalan !
Rabalan, la face contre terre, ne remua pas.
– Il est mô, mô, mô ! se dit-il, devenant tout pâle
Alors il cassa son bâton en deux, traça un cercle autour du corps étendu de Rabalan, jeta dans le cercle les deux bouts brisés, et poussant sa vache devant lui :
– Hue ! fit-il.
Il disparut dans le bois.
Le vent s’éleva, qui fit s’envoler et tourbillonner les feuilles jaunes des arbres, et la pluie tomba, fine, oblique, cinglante et froide.
Rabalan n’était point mort.
Il remua une jambe, puis l’autre, secoua sa tête, posa les paumes de ses mains, à plat, sur le sol, se redressa à demi, regarda à sa droite, à sa gauche, devant lui, derrière lui.
Il semblait très étonné de ne voir personne, et de se trouver couché ainsi, en travers d’un chemin. S’aidant de ses mains, de ses genoux, de ses coudes, il parvint enfin à se remettre debout.
Il ramassa son casse-pierres, rajusta son carnier qui avait glissé sur sa poitrine, et continua sa route, le cerveau un peu étourdi et douloureux, les jarrets tremblants.
Rabalan était le dernier représentant d’une famille de sorciers qui, durant plus d’un siècle, régnèrent dans Trélotte. Son arrière-grand-père, son grand-père, son père, tous ses oncles et tous ses cousins avaient été sorciers, et l’on racontait d’eux des choses terribles et merveilleuses. Une autre fatalité pesait sur les Rabalan : ils se suicidaient.
Depuis cent ans, on ne connaissait pas un seul Rabalan qui fût mort, comme tout le monde, dans son lit, de mort naturelle.
Ceux-ci se pendaient, ceux-là se noyaient ; on citait même un Rabalan qui s’était enterré vif, avec un chat noir, un autre qui s’était élancé du clocher de l’église, un autre qui, sur les coteaux de Saint-Jacques, un soir, avait allumé un grand feu de lande et de tourbe et s’était couché sur le brasier rouge en chantant.
Leur pouvoir était illimité ; ils guérissaient les malades abandonnés des médecins, rendaient fécondes les terres stériles, arrêtaient les épidémies de bestiaux, mais ils n’étaient point toujours d’humeur à ces sorcelleries bienfaisantes, et, plus volontiers, ils se servaient de leur puissance magique pour tourmenter les hommes et les bêtes.
Il leur suffisait de tremper le bout des doigts dans une pipe de cidre ou une cuvée de vin pour changer cidre et vin en bouse liquide ; de passer la main sur le dos d’une vache pour que le lait tournât en urine.
Rien qu’à frôler une bête, ou un homme, ils faisaient entrer en eux l’esprit du mal, et par les champs, l’on voyait des êtres grimaçants courir en agitant les bras, comme des ailes de moulin à vent, se tordre sur les talus, se traîner dans les ornières boueuses, à plat ventre, en proie au diable, clamer dans le vent.
Pourtant, il était possible de se préserver des enchantements des sorciers ; dès qu’un sorcier vous avait touché, il fallait le battre à bras raccourcis, en répétant trois fois : « Sorcier, je te rends le mal ». De cette façon, l’on narguait le diable, et l’on paralysait l’influence mauvaise des sorciers.
Chaque année, à la foire de Saint-Michel, le sorcier établissait une vaste tente sur la place de Trélotte, sous la tente posait une table, sur la table posait un crucifix, entre deux chandelles allumées. De tous les pays circonvoisins, des campagnes et des villes, malades et infirmes, paralytiques, culs-de-jatte et pieds-bots accouraient dans des carrioles, dans des calèches, sur des ânes, sur leurs moignons calleux.
Des files d’êtres blêmes, rongés par des plaies hideuses, contrefaits, sans membres, s’allongeaient sur les routes, se bousculaient sur la place de Trélotte, s’entassaient sous la tente, autour du sorcier. Le sorcier imposait les mains sur les malades ; les malades donnaient une gifle au sorcier, et ils s’en retournaient guéris. Cela coûtait deux sous.
Notre Rabalan, lui, malgré toute la gloire de ses aïeux, n’avait aucun goût pour la sorcellerie ; il en ignorait même les pratiques fondamentales. C’était un pauvre diable, faible, timide, à moitié idiot, et qui aimait à parler aux bêtes.
Il eût désiré être berger, mais aucun n’avait consenti à lui confier son troupeau ; dans les fermes où il était venu demander de l’ouvrage, on l’avait chassé. Il avait mendié, mais personne ne lui donnait rien.
Rabalan serait évidemment mort de faim, si l’administration des ponts et chaussées ne l’eût employé à casser des pierres dans le bois de Pied-Fontaine, qui est un bois communal, où il y a beaucoup plus de cailloux que d’arbres.
Quoiqu’il fût plus inoffensif qu’un mouton, on le redoutait beaucoup à Trélotte, plus qu’aucun des terribles Rabalan qui avaient passé dans le pays, parce qu’un sorcier qui se cache d’être sorcier, et qui n’exerce pas son art au grand jour, est mille fois plus dangereux. On le rendait responsable de tous les maux qui arrivaient, de la grêle qui dévastait les moissons, de la pluie qui détrempait la terre et pourrissait les semences, d’une vache qui avait mal vêlé, d’un enfant qui était mort.
Et on le battait en disant : « Je te rends le mal ». Son corps était couvert de calus et de cicatrices. Souvent, dans les cas pressés, on accourait près de lui :
– Sorcier, guéris-moi.
– J’ suis point sorcier, répondait Rabalan.
– J’ te dis qu’ t’es sorcier.
– J’ te dis qu’non !
Et les coups pleuvaient sur le malheureux qui ne se défendait pas, ne se plaignait jamais. Il se contentait de dire :
– Pisque j’ suis point sorcier !
Le seul bon temps de Rabalan, c’était dans le bois de Pied-Fontaine, loin des regards humains, lorsqu’une vache, ayant quitté la pâture, s’approchait de lui, traînant ses entraves défaites. Il abandonnait son casse-pierres, soulevait son masque, causait longuement avec la vache, la caressait, était bien heureux.
Il aimait aussi voir passer les chevrettes, derrière les cépées, et bondir les écureuils, la queue en l’air, au bout des pins.
Depuis deux heures Rabalan travaillait avec acharnement. Son casse-pierres se levait et s’abaissait en un mouvement rythmique, sur les cailloux. De temps en temps, il s’arrêtait pour se frictionner le crâne qui lui faisait terriblement mal.
Il ne pensait d’ailleurs à rien, et les petits éclats de pierre volaient autour de lui.
Tout à coup, il entendit une voix qui l’appelait.
– Hé ! Rabalan !
Rabalan se détourna.
– Ah ! c’est vous, Maît’ Bottereau, dit-il respectueusement. Bonjour, Maît’ Bottereau !
– Bonjour, sorcier.