Rabalan
 
Maît’ Bottereau était un gros homme sec, couleur de vin, aux yeux vifs, à la bouche malicieuse. Maire de Trélotte, grand cultivateur, il possédait huit machines à battre qu’il louait dans le pays, sa récolte terminée, et avec lesquelles il gagnait chaque année, beaucoup d’argent. On l’estimait énormément.
– Rabalan, mon gâs, fit-il, faut qu’ tu viennes à quant et mé, à la Ferme-Neuve, tout tout d’ suite.
– Pour qui faire, maît’ Bottereau ? interrogea Rabalan.
 
– V’là ce que c’est, sorcier ! Mes huit machines ont un sô, A n’ marchent point On a eu biau les graisser, les arranger, leur fout’ du
   charbon à même a n’ marchent point !
– Alors, vous créiez comm’ ça qué z’ont un sô ?
– Je le crais ! affirma maît’ Bottereau.
 
Puis il ajouta ;
– Faut qu’tu leur outes c’ sô là T’entends ?
– J’ peux point ! déclara Rabalan.
– Pourqué qu’ tu n’ peux point ?
– Dame, pasque j’ suis point sorcier.
– Si, t’es sorcier !
– Non, maît’ Bottereau En vérité du Bon Guieu, j’ suis point sorcier.
 
Maît’ Bottereau éleva la voix.
– J’ te dis qu’ si, mé. T’as qu’ faire d’ mentir. Et pis, j’ suis-ti l’ maire, oui z’ou non ? Allons, viens !
 
Rabalan se sentit troublé. Du moment que le maire affirmait d’une façon aussi autoritaire qu’il était sorcier, il fallait le croire. Ça l’étonnait pourtant.
– J’ viens, dit-il.
 
Et il suivit maît’ Bottereau qui, durant toute la route, s’écriait :
– Qui qu’a pu leur fout’ un sô comme ça.
 
Les huit machines étaient rangées dans la cour de la ferme, énormes et tristes, et bergers, charretiers, bouviers, les regardaient d’un air consterné, les bras ballants.
 
– Allons, dit maît’ Bottereau à Rabalan, dépêche-té.
 
Le pauvre diable hésita un instant, puis, subitement, il se mit à courir autour des machines, en agitant les bras et en clamant d’une voix forte :
– Baba ! Rourou ! Lu lu lu !
 
Rabalan courait, courait, criait, criait. Pendant plus d’un quart d’heure on entendit :
– Baba ! Rourou ! Lu, lu, lu !
 
Épuisé, la sueur au front, le souffle lui manquait, il s’arrêta.
– Ça y est-y ? demanda maît’ Boccereau.
 
Rabalan haletait. Il répondit :
– Ça y est maît’ Bottereau !
 
On essaya les machines. Elles ne marchaient pas.
Alors maît’ Bottereau s’emporta.
– Ah ! canaille, voleur, démon, hurla-t-il. C’est té qui leur as foutu le sô c’cati.
 
S’avançant vers Rabalan, il le frappa d’un énorme coup de poing en plein visage.
– J’ te rends l’ mal ! J’ te rends l’ mal ! J’ te rends l’ mal !
 
Et à chaque fois qu’il disait : « J’ te rends l’ mal ! », son poing furieux s’abattait sur le pauvre homme.
Rabalan aurait bien voulu s’enfuir, mais il avait les jambes rompues d’avoir tant couru.
 
Il s’affaissa sur la terre en poussant un long douloureux soupir.
– Pisque j’ suis point sorcier ! pleurait-il.
 
Maît’ Bottereau continua :
– J’ te rends l’ mal ! J’ te rends l’ mal ! J’ te rends l’ mal !
 
Il s’acharna. S’armant d’un bâton, il en frappait Rabalan à tour de bras. Le sang coulait, s’étalait, le bâton devenait tout rouge.
– J’ te rends l’ mal ! J’ te rends l’ mal ! J’ te rends l’ mal !
 
Quand il eut fini de le battre, maît’ Bottereau s’essuya le front, souffla.
– Et les machines ? demanda-t-il.
 
On essaya les machines. Elles ne marchaient pas.
Le fermier eut un geste désespéré.
– C’est donc un enragé que ce sacré sorcier-là ! Qué qu’ j’allons faire, à c’t’ heure ?
 
Rabalan sanglant ne remuait plus. On le souleva. Il était mort.
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