L’assassin de la rue Montaigne
Je le connais.
Ne croyez pas que je plaisante, que je veuille vous mystifier. Non. En vérité je le connais.
Ce n’est point un ami, et je le regrette. C’est seulement une de ces relations intermittentes et lointaines comme chacun de nous en possède beaucoup à Paris.
 
Il est grand, de jolie tournure ; l’air d’un gentleman. Il n’est plus très jeune ; son front se dégarnit, ses tempes s’éraillent, et quelques rides ont creusé ses joues ; mais il est robuste, de cette robustesse charmante qui se dissimule sous l’élégance d’un corps maigre, souple et nerveux.
 
Son esprit ne manque point d’agrément et ses manières séduisent. Rarement, il m’a été donné de rencontrer une nature plus analytique, plus compliquée, plus subtile que la sienne. Quand il décompose une action, un sentiment humain, il surprend véritablement par la curiosité, par la profondeur, par la perversité de ses investigations psychologiques.
 
Une chose m’inquiète en lui : son regard. Un regard froid et pâle qui vous pénètre par derrière, comme une lame de surin et qui ne supporte pas l’examen prolongé d’un autre regard qui croise le sien. Alors il se dérobe, s’effare, fuit d’un coin à l’autre de la paupière et finit par se cacher, par s’acculer, tremblant, au fond de l’oeil, dans l’ombre des cils.
 
C’est le seul défaut de cet homme impassible, étonnamment maître de lui. Mais ce défaut échappe à bien des gens, et pour se rendre compte de ce que ce regard contient de vie mystérieuse et trouble, il faut être doué de quelque observation.
 
Un jour, chez lui, où j’étais venu par hasard, je le vis qui jouait avec un couteau, et c’est la première fois que j’eus la sensation très nette et poignante que je me trouvais en présence d’un assassin. Il semblait qu’il avait, dans les mains, un archet avec lequel il allait tirer, de cordes invisibles, des musiques délicieuses et violentes.
 
Il était évident aussi que ses doigts éprouvaient, à toucher ce couteau, des titillations monstrueuses, des spasmes, des jouissances horriblement physiques. Perdu dans je ne sais quel rêve de chair et de sang, il le palpait, le maniait, avec d’étranges caresses. J’eus peur.
 
Qu’il se rassure ! Je ne le dénoncerai pas. Et le dénoncerais-je qu’il n’aurait rien à craindre de ma dénonciation, car je n’ai contre lui que des certitudes intuitives, que des preuves intellectuelles.
 
Les magistrats me riraient au nez, ou bien ils se fâcheraient. Et Dieu me garde de fâcher un magistrat ! J’aimerais mieux agacer un lion dans son antre, taquiner un tigre à l’affût, parmi les hautes herbes, au bord d’une source.
 
D’ailleurs parviendrais-je à semer un doute dans l’âme obscure et stérile d’un juge, que lui, l’assassin, se présenterait souriant, invincible, et qu’en trois minutes, il aurait persuadé le juge que c’est vous, moi, n’importe qui, le coupable, et qu’il nous ferait condamner à mort ! Ah ! Je le connais !
 
Cet homme m’a souvent hanté à cause de ce regard, de ce couteau, et aussi à cause du problème de sa vie.
 
De quoi vivait-il ? Sans métier, sans ressources connues, il dépensait pas mal d’argent. Joueur ? Non, il n’entrait jamais dans un tripot. On parlait vaguement d’un parent, riche, qui l’aimait, était généreux avec lui. Mais en réalité, on ne savait pas.
 
Je le surveillai clandestinement, et j’appris ainsi qu’il avait les plus bizarres manies du monde. Il connaissait toutes les filles, celles qui vivent dans les hôtels garnis, aussi bien que celles qui habitent les appartements luxueux des quartiers riches.
 
Il allait chez elles, les interrogeait sur leur manière de vivre, sur les hommes qu’elles recevaient, sur ce qu’elles gagnaient, sur les parents qui leur restaient. Bien souvent on le jetait à la porte, on l’appelait mouchard, mais il revenait, s’obstinait, s’acharnait.
 
On s’habituait à lui. Après quelques visites, il avait conquis la confiance. Il se faisait lire des lettres, appelait les plus intimes confidences, donnait des conseils, s’offrait comme intermédiaire dans des affaires difficiles et délicates. Puis un beau jour, l’une de ces malheureuses était trouvée assassinée et violée ! Et il y avait toujours des combinaisons admirables pour mettre la police sur de fausses pistes.
 
Un jour, à la suite d’un de ces drames mystérieux, je lui demandai :
– Ne la connaissiez-vous point, cette femme ?
 
Il ferma les yeux, se recueillit comme s’il ne voulait rien perdre d’un souvenir qui lui causait de vives joies, et portant sa langue sur ses lèvres, comme fait un chat :
– Oui je l’avais vue quelquefois. La pauvre fille ! C’est affreux !
 
C’est lui qui assassina Marie Fellerath, Agathe Stein, Marie Aguëtan. Il assassinera d’autres filles encore, cette année et les années qui suivront, d’autres dont j’ignore les noms, et que lui sait, étant un homme méthodique et qui voit de loin ses victimes.
 
Lorsque j’aperçois, couchées dans leurs victorias, ou fouillant l’ombre obscène, au détour de rues nocturnes, quelques-unes de ces mélancoliques créatures, je ne puis m’empêcher de penser à cet homme et de me dire :
« Demain, peut-être l’une d’elles sera ruée par lui ! » Ah ! je le connais !
 
Tandis qu’on cherche dans tous les ridecks belges un assassin innocent et chimérique, lui se promène tranquillement sur nos boulevards et dans nos rues.
 
Chaque jour, il coudoie des juges, des présidents de cours d’assises, des hauts personnages de la police avec lesquels il s’entretient de choses amusantes et parisiennes.
 
Je l’ai rencontré hier. Il marchait très vite, fouettait l’air de sa canne, chantonnait et fumait un gros cigare. Il avait l’affectueuse et sympathique apparence de quelqu’un qui vient de bien déjeuner.
 
– Ah ! c’est vous, cher ami ! me dit-il, tout joyeux. Comme il y a longtemps ! Et que devenez-vous ?
 
Il me prit le bras, et nous voici arpentant de compagnie le large du trottoir. Naturellement, sa première question fut pour le crime de la rue Montaigne. Il me demande :
– Que pensez-vous de cela ? N’est-ce pas effrayant ?
 
– Effrayant ! répondis-je.
 
– Et vous savez qu’on n’arrêtera personne !
– Personne.
 
– Croyez-vous beaucoup à ce Geissler ?
– Pas du tout !
 
– C’est singulier ! ni moi non plus. Ces manchettes, cette ceinture, avec le nom écrit dessus, pourquoi pas l’adresse tout de suite, me paraissent bien suspectes. Pour moi.
 
Il appuya sur ces mots avec persistance.
– Pour moi, ces objets ont été mis là exprès afin de dérouter les recherches. Admettons, et notez que je ne l’admets pas, admettons que l’assassin ait pu égarer sa ceinture, puisqu’on l’a, dit-on, retrouvée sous un meuble ! Mais ces manchettes près du cadavre ! ces manchettes me semblent cousues de fil rouge. C’est l’enfance de l’art, ces manchettes. Et dire que cela prend toujours !
Il riait, et dans son rire, il y avait une ironie qui me fit mal.
 
Alors je m’arrêtai. Et le regardant bien en face, les yeux dans les yeux, je lui criai :
– L’assassin, je le connais. C’est vous !
 
Il ne se troubla point. Son visage demeura impassible. Seul son regard s’agita, et entre ses paupières rapprochées, par l’étroite et noire fissure des cils aussitôt rejoints, j’aperçus une lueur rapide comme un éclair, une lueur de haine effroyable. Sa bouche souriait.
 
Il me prit le bras de nouveau, et d’un ton très dégagé :
– Êtes-vous drôle ! me dit-il. Ah ! cher ami, c’est très drôle.
 
Et avec une exquise brusquerie de transition, comme en ont les femmes, il me parla de Mlle Cerny, qu’il trouvait ravissante.
– Ravissante, mon cher, ravissante.
 
Il m’exprima ensuite son opinion sur la critique du lendemain, et celle du lundi.
– Que nous sommes donc badauds ? Et qu’est-ce que cela peut bien nous faire ! Un jour, ou bien un autre jour, ce sera toujours la critique, n’est-ce pas !
 
Il me quitta dans les Champs-Élysées.
– Il faut que je monte un instant chez la petite D.
 
Je ne me pus m’empêcher de le retenir, de m’accrocher à lui.
 
– Comment ! elle aussi ? balbutiai-je. Voyons ! vous ne ferez pas cela !
 
Il me regarda d’un air étonné, comme s’il ne comprenait pas. Puis, tout à coup, il partit d’un grand éclat de rire.
– Ah ! oui ! parfaitement. Elle est très drôle, cher ami !
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