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SOMMAIRE Audio Tetxte SOMMAIRE HAUTMaroquinerie C’était une petite boutique, fort banale d’aspect, et toute neuve, toute luisante, à la montre de laquelle s’étalaient, ingénieusement arrangés, une quantité d’objets bizarres qui sollicitèrent mon attention. Ce qu’il y avait de particulièrement bizarre en ces objets, c’est qu’ils étaient réellement, puissamment bizarres, sans qu’ils eussent la moindre apparence extérieure de bizarrerie. Cette bizarrerie, on la devinait, on la sentait, mais on ne la voyait pas. Elle inquiétait d’autant plus qu’on n’eût pu dire à quel ordre de faits psychiques elle se rattachait, quelle coïncidence spirituelle existait entre ces objets, d’un commerce journalier et courant, semblait-il, et la sensation très intense d’une indéfinissable horreur, que leur rapide inspection faisait naître dans les âmes. Ces objets, la plupart de cuir ouvragé, ressemblaient, tous, à ces affreux bibelots connus sous le nom d’article-Paris ; ils en avaient la forme laide et sans art, la destination vague, l’insupportable clinquant. Cependant, si bourgeois qu’ils fussent, il étaient terribles ; sous leur vulgaire enveloppe, il y avait un grand et pathétique mystère. Mais lequel ? Cela m’intrigua infiniment. Pour les examiner de plus près, je m’écrasai le nez contre la glace de la vitrine qui s’interposait entre eux et moi, et je commençai de les étudier, de les détailler dans leur physionomie morale. Hélas ! je n’ai jamais eu l’impassibilité qu’il faut à un moderne savant, et mes nerfs ont vite pris le dessus sur ma volonté. Bientôt j’eus peur, si peur que je reculai sur le trottoir, secoué, en toutes mes moelles, par un frisson. Était-ce un effet de mon imagination encore troublée par une maladie cérébrale récente, ou bien une de ces hallucinations auxquelles je suis sujet quelquefois ? je ne le crois pas, en vérité. Il me parut que ces objets remuaient, vivaient, grouillaient comme des larves ; non, pas comme des larves, comme les tronçons d’un corps, morcelé à coup de hache, qui cherchent à se rapprocher, à se rejoindre, à se recoller l’un à l’autre ; et dans cet effort volontaire à se reconstituer, dans cette aspiration consciente à se réunir en un seul corps, je vis ces multiples objets dessiner, en leurs spasmes, de vagues ébauches de figures humaines. Pendant quelques minutes, je restai sur le trottoir, sans bouger, et pour ainsi dire, pétrifié par la terreur. Pourtant, des gens allaient et venaient devant la boutique, la regardaient distraitement, avec indifférence, et tous passaient sans manifester le moindre sentiment d’effroi. Un coupé s’arrêta à deux pas de l’endroit où je m’étais subitement immobilisé ; deux jeunes femmes, jolies, élégantes, en descendirent, pénétrèrent dans la boutique, en ressortirent cinq minutes après, rieuses et légères, avec, chacune, de petits paquets à la main. Je compris que j’avais été le jouet d’une erreur de mes sens, et je revins près de la vitrine, assez disposé à me rassurer, quand nettement, distinctement, j’aperçus un porte-cartes, en cuir rougeâtre, s’ouvrir de lui-même, bailler ainsi qu’une bouche, faire des efforts pour articuler des sons. – Oh ! oh ! criai-je. Qu’est-ce cela ? Et, une sueur froide au front, je faillis tomber à la renverse. J’eus alors l’idée, malgré mon émoi, de regarder l’enseigne de la boutique. Sur une plaque de marbre noir, était gravé, en lettres d’or, de caractère elzévirien, ce mot unique Maroquinerie. Pendant que j’avais les yeux en l’air, occupé à découvrir une inscription, un signe révélateur, un homme apparut sur le seuil de la boutique, me sourit, et me dit d’une voix douce : – Entrez donc, monsieur. Chose inconcevable ! sans avoir jamais vu cet homme, je le reconnus aussitôt. C’était M. Taylor. Celui-ci réitéra son invitation gracieuse, avec des mots si engageants, des gestes si cordiaux, que je surmontai mes appréhensions. Résolument, je franchis ce seuil étrange. – Veuillez vous asseoir, monsieur, fit M. Taylor en m’avançant un siège. L’ancien chef de la Sûreté alla s’asseoir derrière un comptoir encombré des mêmes objets que j’avais déjà remarqués à la devanture. Et croisant ses mains sur une pile de porte-cartes qu’il tapotait gracieusement, il me regarda avec affabilité : – Je vous ai vu, tout à l’heure, si intrigué, me dit-il au bout d’un instant, que j’ai cru. Je me suis permis. Enfin, ai-je été indiscret ? Vous ai-je désobligé ? – Nullement, mon cher monsieur Taylor, répondis-je. Je suis en effet curieux de ces choses. Je m’enhardissais. D’un coup d’oeil circulaire j’embrassai toute la boutique et je demandai ; – Alors tout ça c’est ? M. Taylor inclina la tête affirmativement : – Oui ! fit-il Tout ça c’est... ! Je le remerciai de sa délicatesse à ne pas prononcer des mots terribles que moi-même, j’avais visiblement évité de prononcer. Il y eut un silence. M. Taylor, le premier, reprit la parole. – Il y a, monsieur, des nécessités souvent cruelles dans la vie. Forcé de donner ma démission, il fallait bien que je vive pourtant. Alors j’ai monté ce magasin, avec ma petite collection, et celle de mon associé Goron, comme fonds principal. Mais ces petites collections ne suffisent plus. Je m’agrandis, je m’agrandis beaucoup. – Vous n’employez pas que la peau des suppliciés ? – Je le devrais ! murmura tristement M. Taylor. Mais comment faire ? La production, en France, n’est pas énorme. On peut même dire, grâce à M. Grévy, qu’elle est très faible. Il soupira profondément. – Il nous faudrait une monarchie ! Dans l’état politique actuel, je suis obligé d’avoir recours à l’étranger, ce qui est fâcheux. N’importe, monsieur. Je me suis mis en relations avec les bourreaux de tous les pays, avec quelques souverains absolus, aussi, comme celui de Dahomey, par exemple, qui m’envoie tous ses tous ses cuirs, régulièrement. – Et c’est solide, tout de même ? – Mon Dieu ! il y en a de toutes les qualités. Il y a du bon, il y a du mauvais. C’est comme en toutes choses, n’est-ce pas ? – Et M. Goron ? demandai-je. – Goron ? il travaille au laboratoire. Il est très fort, Goron, vous savez ! Je lui dois bien des progrès dans la partie ! D’abord, nous ne nous servions que de la peau. Maintenant nous nous servons de tout, des os, des cartilages, du sang, des cheveux, de la gélatine des pieds, des ongles. C’est étonnant comme avec les moindres déchets d’un homme on peut fabriquer de charmants bibelots. Ainsi Goron étudie, en ce moment, un nouveau manche de parapluie, appelé à faire sensation cet hiver.C’est un tibia aminci, façonné au tour, ajouré au ciseau, avec un oeil serti dans la pomme. Le difficile est de parvenir à bien dessécher l’oeil, à le rendre dur comme de l’agate, sans lui enlever l’éclat de sa prunelle. Nous voulons même arriver à ce que l’oeil semble pleurer. – Vous exposerez en 1891 ? – Sans doute ! C’est notre intention. Mais il nous faudrait un clou, d’ici là. Pranzini sera usé. M. Taylor devint rêveur. Il mit ses mains dans ses poches, se balança sur sa chaise et regarda au plafond. – Il nous faudrait un assassin extraordinaire ! poursuivit-il. J’en connais bien, parbleu ! qui feraient joliment notre affaire. Mais voilà ! le tout est de les pincer ! Si seulement nous avions une victime de grande marque, une femme du monde ! Je ne pus m’empêcher de m’écrier : – Comment ! une victime ! vous employez aussi les victimes ? – Quelquefois ! répondit M. Taylor, doucement mais c’est rare. Il faut des occasions, des circonstances. Tenez, j’ai là un porte-allumettes fabriqué avec un morceau de la cuisse de Marie Regnault. Ce qu’on me le demande ! Mais je le garde comme type ! comme modèle ! Oh ! quel cuir ! quel grain ! – Enfin, êtes-vous content ? Cela marche-t-il ? – Ça marche ! ça marche ! Nous ne sommes qu’au début mais ça marche. J’ai déjà la clientèle de la magistrature et de la galanterie. M. Taylor avait, près de lui, à sa droite, une sorte de corbeille, pleine de poudre rouge, dont il prenait des poignées, de temps en temps, qu’il faisait ensuite ruisseler de haut, entre ses doigts, avec délicatesse. – Qu’est-ce cela ? demandai-je. – Cela est de la poudre pour le papier à lettre. Nous la faisons avec du sang séché, pilé, tourné. Il s’interrompit brusquement et cria : – Oh ! les maladroits ! Ils ont laissé du son ! Puis, fouillant la poudre, il en retira quelques petites saletés, qu’il jetait sur le parquet d’un air mécontent ; quand il eut fini ce travail, il conclut : – Il faudrait toujours être sur le dos des ouvriers ! J’avais terminé mon inspection de la boutique et de ses mille objets, et je me disposais à me retirer. – Ce n’est pas tout, me dit confidentiellement M. Taylor. Vous pensez bien que je ne veux pas en rester là. Je rêve de révolutionner l’industrie moderne. J’ai des projets, de grands projets, de gigantesques projets. Tenez, attendez-moi une seconde. M. Taylor disparut par la porte du fond et revint bientôt, un violon à la main. Il me pria de l’examiner. – Qu’est-ce cela ; je vous prie ? me demanda-t-il. – C’est un violon, répondis-je. M. Taylor haussa les épaules. – Mais ça, ça ? Et il tapait, à petits coups secs, sur la boîte. – Je ne sais pas, fis-je humblement. – Ça, c’est le crâne d’Abadie ! Et ça ! Et il pinçait les cordes qui résonnaient mélodieusement. – Ça, ce sont les boyaux de Marchandon ! On dirait de la voix humaine. Écoutez ! M. Taylor, rejetant alors ses cheveux en arrière, les yeux enthousiastes, le corps frémissant, posa son archet sur le violon. Et j’entendis une divine musique. M. Taylor jouait sur le crâne d’Abadie et les boyaux de Marchandon, l’air céleste du Cygne, de Lohengrin. Et pendant que M. Taylor jouait, je vis s’effacer, s’évanouir les choses autour de moi. Et je me réveillai.
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