en mécontent
 
Il y avait, l’autre mois, dans un département que je ne nommerai pas, une élection de député. Les candidats ne chômaient point. On en comptait jusqu’à quatre, d’opinions différentes et d’égal appétit. Un monarchiste, un opportuniste, un radical, et un mécontent. Le mécontent, c’était M. Ulysse Perrine.
Issu de parents pauvres, presque mendiants, déplorables diables en guenille que tout le monde, dans le pays, a connus, travaillant à la journée, M. Ulysse Perrine, par on ne sait quelle paradoxale fantaisie de la vie, s’est élevé, tout seul, à une situation enviée et considérable, qui en fait aujourd’hui un des personnages les plus importants de la région ; d’autant plus mécontent qu’il est plus important.
 
Ses commencements furent assez mystérieux. À son retour du régiment, où sa conduite n’avait rien eu d’exemplaire, il s’établit cafetier dans la petite ville de X. Ce fut un véritable événement, car on n’avait jamais vu à X. semblable café, ni si luxueux.
 
Perrine ne négligea rien pour l’orner magnifiquement : des tables de marbre griote, des dorures au plafond, des glaces, des banquettes de velours grenat, un comptoir ventru, tout en métal blanc, qui reluisait comme un tabernacle.
 
D’où lui venait l’argent ? D’abord, on supposa charitablement qu’il l’avait volé ; ensuite, on raconta, non sans admiration et envie, qu’il le tenait d’une dame « très belle et titrée » dont il avait été l’amant durant ses années de service. Au fond, on ne savait rien de précis ; Perrine gardait un silence gouailleur sur les origines de sa fortune. Il payait comptant, voilà qui était clair.
 
De plus, il était d’un naturel gai, entraînant, beau parleur même, et instruit de beaucoup de choses, à ce qu’il semblait. Aussi quelques personnages de l’endroit, plus lettrés que les autres, émirent-ils l’opinion que M. Ulysse Perrine devait « être de la police secrète ». On le respecta et son café obtint un succès énorme.
 
Tous les buveurs de bière et les joueurs de manille désertèrent les cabarets enfumés, pour venir se prélasser sur les neufs et moelleux sièges de cet établissement que rehaussait encore le mystère dont il était sorti. Quant au père et à la mère Perrine, ils continuèrent, dans leur petit village, d’aller en journée, aussi maigres, aussi lamentablement vêtus que par le passé.
 
Lorsqu’on leur parlait de leur fils, ils hochaient la tête, et disaient avec une sorte d’orgueil : « Il est si riche ! si riche ! si riche !» Ils moururent abandonnés, dans un taudis, où le lit était une puante couche de vieux fumier.
 

Au bout de trois ans, Ulysse Perrine était conseiller municipal, et faisait au maire républicain centre gauche, peureux et conciliant, une guerre acharnée et joviale. L’année suivante, lorsqu’il fut question d’élire un conseiller d’arrondissement, le cafetier fut choisi par le comité radical, comme le seul candidat capable de battre le conseiller sortant. Perrine fut élu. De jour en jour, sa considération grandissait avec sa fortune.
Cependant, ce n’était un secret pour personne, Ulysse Perrine prêtait de l’argent à la petite semaine, même on le disait très fort pour entortiller les gens et pour ajouter sur les billets, dans un coup de boisson habilement préparé, des zéros imprévus, au chiffre convenu.
 
Derrière la salle de billard, il y avait une petit pièce qui inquiétait, et où des choses terribles, des ruines de petits cultivateurs, s’étaient, disait-on, silencieusement accomplies. On en voyait sortir, parfois, des paysans « avec des mines toutes retournées ». Il y eut des plaintes.
 
La justice, un instant, parut s’émouvoir, mais il fut impossible de prouver quoi que ce soit. Les plaignants furent conspués, et l’on accusa les curés de mener de sales intrigues contre un citoyen honorable, dont le seul tort était de ne pas aller à l’église et d’aimer le peuple.
 
Perrine, en ces moments de crise, haussait les épaules et disait gaiement : « Comment ! j’oblige un tas de gueux; je m’expose je me dépouille et l’on gueule après moi ! Si c’est comme ça, bonsoir ! Je ferme la caisse ! » Du reste, quoiqu’il aimât le peuple, il se montrait impitoyable aux débiteurs « en retard d’échéance », mais si gaiement qu’on ne pouvait lui en garder rancune.
 
En faisant vendre son dernier champ à un misérable paysan, il avait une façon si cordiale de lui taper sur le ventre et de l’appeler : « Sacré farceur ! », que le paysan était désarmé et concluait devant sa maison vide et ses champs évanouis : « C’est tout de même un bon homme, M. Perrine, et qui est farce ! »
 

Vinrent les élections au conseil général. La lutte fut vive, et Perrine fut élu à une grosse majorité. Tout en conservant son café, et en pratiquant l’usure, il s’était lancé dans des affaires plus vastes, avait joint à ces deux métiers le métier de marchand de biens. Il achetait des domaines, des bois, des fermes qu’il revendait ensuite, morcelés, par petites tranches.
 
Ce diable d’homme possédait un flair extraordinaire pour ces spéculations hasardeuses. Souvent, le soir, en fumant sa pipe, au milieu de ses amis éblouis de ses coups d’audace et de ces coups de fortune, il disait avec orgueil :
– De la terre ! Ah ! j’en ai acheté de la terre ! J’en ai acheté si long, si large, qu’en la mettant bout à bout, elle ne tiendrait pas dans trois départements. Comptez donc, vous autres, si ça en fait des arpents et des hectares !
 
À mesure qu’il s’engraissait, sa gaîté tournait à la farce. Il aimait à taquiner les gens, à les mystifier cruellement, surtout les petits et les pauvres, car malgré ses opinions radicales hautement affichées, il avait naturellement un fonds de respect servile pour les riches et les hommes en place.
 
Aussi, dans le pays, ça n’était plus de la considération qu’on avait pour M. Perrine, c’était de l’admiration, de l’enthousiasme, de la fierté ! Les notaires menaient le branle de sa popularité ; les huissiers venaient derrière, qui jouaient de la flûte, comme derrière le char d’un empereur romain.
 

Un jour, il arriva que M. Perrine vendit son café. Et l’on apprit avec une certaine stupéfaction qu’il venait d’acheter, pour son compte, et presque à vil prix, le beau domaine de Branche-Fleurie. Châtelain, un cafetier ! Cela, même chez les démocrates les plus avancés, renversait toutes les idées reçues, toutes les notions acquises sur la hiérarchie sociale !
 
Évidemment, il devait y avoir là-dessous des histoires très curieuses et très malpropres, « des micmacs de voleur » ; il y avait surtout une forte jalousie, qui aiguisa contre le nouveau seigneur les langues provinciales. Branche-Fleurie appartenait au baron de V., un jeune écervelé « qui ne connaissait pas le prix de l’argent », et l’on n’ignorait point que depuis longtemps, le baron était dans les griffes de Perrine. Pendant quelques semaines l’on chuchota, mais M. Perrine, tout à coup, se déclara « mécontent ».
 
Il en avait assez, lui aussi, des bandits qui ruinent et déshonorent la France ; il voulait la grandeur de la France ; il exigeait que la France reconquit son rang parmi les nations. Il envoya au général Boulanger plusieurs adresses où il affirmait son propre mécontentement et le mécontentement du peuple, où il parlait du dévouement, d’impopularité, d’honnêteté, de dissolution.
 
En même temps, il s’installait bruyamment dans son nouveau domaine, achetait des chevaux, des voitures, construisait, à la place d’un vieux moulin, une immense scierie mécanique, qui devait faire la richesse de tous. Puis, c’étaient des briqueteries, des fromageries, des fours à chaux, des fermes modèles, qui allaient imprimer un mouvement industriel et fécond à ce petit pays, immobilisé dans la routine.
 
Et Perrine parcourait la campagne, clamant :
– Qu’est-ce que je veux, moi ? Qu’est-ce que veut Boulanger ? Qu’est-ce que nous voulons tous ? Être contents ! Or, nous sommes mécontents ! Voilà ! Nous souffrons ! Vive Boulanger !
 
Alors, l’enthousiasme revint plus acharné que jamais, malgré les jalousies qui s’éveillaient en ces coeurs, et les inquiétudes qui se levaient des consciences troublées.
 
En dépit de son mécontentement, M. Perrine, châtelain de Branche-Fleurie, restait gai et farceur, comme avait été M. Perrine, cafetier, usurier, marchand de biens et content. Il tapait toujours sur le ventre des bonnes gens, familièrement. Mais sous ses allures joviales de bon enfant, c’était le propriétaire le plus féroce qu’on pût rencontrer.
 
Il ne permettait pas que les pauvres ramassassent dans ses forêts le bois mort, les fougères et les feuilles sèches ; ses gardes défendaient, armés jusqu’aux dents, l’entrée de ses chasses ; il faisait poursuivre, à coups de pierres, les promeneurs qui, le dimanche, s’aventuraient dans ses allées. Avec cela, de mauvaise foi et de mauvaise paie, et toujours en discussion avec les ouvriers pour le règlement de leur semaine.
 
Par exemple, ne s’emportant jamais, plaisantant sans cause, et disant à chaque réclamation : « Sacré farceur ! Tu voudrais m’exploiter ! T’es ben malin ! mais je suis plus malin que toi ! » Et il bourrait le réclamant de coups amicaux et le renvoyait content, flatté, sans le sou.
 

Une matinée, en visitant ses boeufs, dans une prairie au bas de laquelle coulait la rivière, il aperçut un vieux bonhomme qui pêchait des écrevisses. Du temps du baron V., tout le monde pouvait pêcher à cet endroit éloigné du château. Donc, le vieux, sans défiance et la conscience calme, posait ses balances et les relevait chargées d’écrevisses. M. Perrine l’aborda.
– Eh bonjour, mon père Normand !
– Bonjour, monsieur Perrine.
– Et tu pêches, mon père Normand ?
– Comme vous voyez, monsieur Perrine.
– Et ça mord-t-il un peu ?
– Ça mord ! ça mord ! monsieur Perrine. J’en avons pris de biè belles; de biè belles !
– Montre-moi ça, mon père Normand.
 
Le bonhomme tendit à M. Perrine un bissac de toile où des écrevisses grouillaient, noires et luisantes, parmi des feuilles d’orties.
– Mâtin ! fit le châtelain. Mais dis donc, la pêche a été bonne. T’en as au moins pour trois écus là-dedans, hein ?
– P’t-ête ben ! monsieur Perrine.
– C’est une fameuse journée, ça, mon père Normand.
– Point mauvaise, monsieur Perrine. Vous êtes ben honnête.
– Trois écus ! C’est que ça fait bouillir la marmite des petits, ça.
– Ben oui ! Ben oui !
– Enfin, t’es content ?
– Ben oui ! Ben oui !
 
Perrine examinait toujours les écrevisses, s’extasiait sur leur grosseur.
– Sacré père Normand, va ! Est-il habile ce vieux bougre-là ! Dis donc, veux-tu que je te montre une chose curieuse ?
– À vot’ service, monsieur Perrine.
 
Il prit le sac par le fond, le pencha au-dessus de la rivière, et, doucement, à petits coups, le secoua. Les écrevisses tombaient dans l’eau, une à une, disparaissaient.
– Monsieur Perrine ! Monsieur Perrine ! criait le père Normand, la mort dans l’âme.
– Sacré père Normand ! répétait le gai châtelain. Ne gueule donc pas comme ça ! Et regarde les trois écus qui se foutent à l’eau.
Quand il n’y eut plus une seule écrevisse dans le sac, Perrine dit :
– Et maintenant, mon petit vieux, tu vas décaniller d’ici, hein ? Et que je ne te retrouve plus dans mes prairies, hein ? sacré bonhomme, va !
 
Il a été nommé au ballottage.
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