La p’tite
Et voici ce qu’il nous conta, de sa voix dolente, en promenant sur nous ses petits yeux bouffis, où la débauche avait mis la marque indélébile de ses griffes.
J’avais un homme de journée, pour herber le jardin et ratisser le sable des allées, On l’appelait le Polonais. Pourquoi ? Je n’en sais rien, car il se nommait réellement Jean Louvain.
C’était un particulier à louches allures, et fort paresseux. Il avait un cou de taureau, une nuque épaisse, obstinée, d’assassin, des membres tourmentés d’athlète. Du matin au soir, il ne faisait rien, et me volait ce qu’il pouvait : des outils de jardinage, des graines, du bois.
De temps en temps, et seulement à l’époque des fêtes locales, il me dérobait, dans la basse-cour, des poulets et des dindons. En réalité, il menait, dans le vol, de la discrétion et de la ponctualité. J’aurais pu le renvoyer, mais je n’aime pas le changement, et j’avoue que j’ai un faible pour les crapules.
J’étais habitué à le voir, chaque jour, il faisait pour ainsi dire partie de mon paysage. Et puis, souvent, je m’amusais à remuer la fange de ce coeur de brute, il s’en levait une odeur d’humanité nauséeuse et putride qui me rendait plus tolérable l’odeur du mien. Enfin, un autre visage quotidien m’eût été davantage haïssable.
Pour arriver à le supporter, il m’eût fallu une longue accoutumance que je ne me sentis pas le goût de recommencer.
Chaque fois qu’un de ces petits vols domestiques, dont je viens de parler et qui m’eussent peut-être manqué avec un autre, avait été commis, c’était pour moi, un plaisir que d’embarrasser, par mes questions et mes soupçons, l’impassible Polonais, qui répondait immuablement, comme le paysan de Jules Jouy : « J’en avons point connaissance ! »
Louvain était marié, et sa femme faisait métier de repasseuse. Blonde, grasse, hardie et jolie encore, Mme Louvain était une gaillarde, dont les aventures amoureuses ne se comptaient plus ; la digne, l’harmonieuse femelle de ce mâle. Tout ce qui, dans le pays, était sain, vigoureux et fortuné, avait passé dans son lit. Sur ce chapitre délicat, le mari était d’une complaisance infinie, d’une inaltérable philosophie, à donner le frisson parfois.
Les amants de sa femme etaient ses meilleurs amis. Il se faisait payer à boire par eux, les incitait à de réjouissantes parties de gueule, provoquait les cadeaux et, dans les cas urgents, empruntait « des p’tites sommes », avec des airs de menace tranquille et bonhomme que les muscles de son cou et l’agilité de ses biceps rendaient effrayants, et qui ne manquaient jamais leur effet. Une chose le chagrinait, c’était mon indifférence à l’égard de sa femme.
Il y voyait des gains perdus, ce qui le fâchait fort ; il y voyait aussi un mépris, dont il avait peine à supporter l’idée.
Car il avait de l’amour-propre et de l’honneur à sa façon, le Polonais. J’étais non seulement l’homme le plus riche, mais le plus important personnage du pays, et je manquais à la collection !
Il me disait souvent, en dardant sur moi ses petits yeux aigus : « Pourquoi qu’vous ne voulez point qu’elle vous repasse ? Elle repasse ben, allez ! ben, ben ! C’est une femme qu’en a du vice, pour le repassage ! Mâtin, qu’elle en a ! Elle en a plus que celles de la ville, que celles de Paris ? Elle repasse en long, en travers, d’ssus, d’ssous, d’dans. Elle vous repasserait comme vous l’avez jamais été ; c’est moi qui vous le dis ! »
Un jour qu’il m’exaspérait avec les qualités de repasseuse de sa femme, je crus le faire taire, en lui disant brutalement :
« Vous voudriez que je couche avec votre femme, hein, Louvain ? Eh bien, non votre femme ne me plaît pas. À mon âge, on aime mieux les fruits plus verts. » Mais il me regarda d’un tel regard que je frissonnai de la tête aux pieds, comme devant la vue soudaine d’un crime possible et indéfini.
Et je sentis sur mes reins, sur ma poitrine, sur ma gorge, quelque chose de froid, d’intolérable et de pareil à l’enlacement d’un reptile gluant et glacé, lorsqu’il murmura négligemment, en lançant sur le sable de l’allée un jet de salive : « Des fruits plus verts ! Ça pourrait ben s’trouver ! »
Le Polonais avait une fille, de douze ans à peine, la p’tite, comme il l’appelait. La p’tite était frêle, jolie et très blonde, avec de grandes prunelles perverses, et un teint de femme fatiguée par le plaisir.
Elle gardait dans sa petite personne délicate, dans son corps mince d’enfant, la grâce d’amour qu’ont les femmes vieillies et qui ont beaucoup aimé.
Et cette grâce, qui est une survie des bonheurs disparus et des ivresses mortes, et qui est si mélancolique, si émouvante, chez les femmes dont les cheveux ont blanchi, était, en elle, si jeune, monstrueuse et terrible.
Chaque fois que j’allais au bourg, je la voyais gaminer dans les rues, avec les garçons, coquette, en robe claire, ses cheveux toujours ornés d’un ruban éclatant, ou d’une vive fleur.
On m’avait raconté d’elle des traits d’une effrayante précocité. Dressée au vice par la mère, présente chaque jour aux saletés de ce ménage impudique et prostitué, il n’y avait là rien d’étonnant. Je l’avais déjà remarquée, non sans trouble, je dois le confesser. Dans la vie solitaire, comme est la mienne, lorsque l’homme n’est pas défendu contre soi-même par l’antisepsie d’un travail incessant et de hautes préoccupations intellectuelles, la pensée va loin et très vite, à travers la folie des rêves morbides et la nourriture des désirs infectieux.
L’oisiveté mentale et physique a cela de destructeur, de mortel que, nous laissant seuls avec ce qu’il y a en nous de pire et de dégénéré, elle déforme, peu à peu, dans notre appareil cérébral, nos sensations les plus naturelles et nos plus nobles sentiments.
Elle fait plus : elle abolit, dans notre esprit, dans notre conscience, le sens de la beauté normale, et y substitue l’amour du laid et le besoin du monstrueux.
Il m’est arrivé, à moi, des choses incroyables ; j’ai passé par d’étranges et irréparables perversions, par des dégénérescences caractéristiques dont je ne suis pas guéri aujourd’hui.
Les femmes les plus horribles, aux dessous malpropres, aux difformités répulsives, m’attiraient impérieusement, tandis que devant de belles chairs saines et d’harmonieuses formes, je restais insensible, plus qu’insensible.
J’en avais réellement le dégoût, un dégoût poussé jusqu’à la douleur physique. Pour faire entrer dans mes veines refroidies un peu des anciennes flammes, il me fallait l’abject et continu spectacle des ordures excrémentielles, ou bien le contact criminel, l’affreux et épouvantable excitant des vieillesses qui sont près de s’éteindre, ou celui des jeunesses impubères. Je ne veux pas m’excuser, mais je connais de fort braves gens, des magistrats, des prêtres et des académiciens qui sont ainsi.
Le lendemain du jour où le Polonais m’avait dit, avec une intention que j’avais tout de suite comprise, et qui me bouleversa : « Des fruits plus verts ! Ça pourrait bien s’trouver », il m’amena sa fille, sous un prétexte quelconque. Il ne se donnait même pas la peine de déguiser son cynisme, ni de parer son crime de raisons habiles et d’hypocrites excuses.
L’enfant était charmante ce jour-là, de ce charme invincible et torturant qu’ont les monstres. Sa mère l’avait ornée, avec soin, de tout ce qu’elle possédait de plus frais en rubans, de plus riche en fanfioles joyeuses.
Ses mains étaient, je me souviens, gantées de transparentes mitaines qui sentaient l’iris, et sa robe, très courte, rose, découvrait de petites jambes d’une courbe molle et déjà voluptueuse.
Des nattes blondes, nouées, au bout, de coques roses, retombaient sur ses épaules, toutes dorées de soleil. Et dans ce rose dont elle était vêtue, son teint avait quelque chose d’impudique et de plus fané, et ses prunelles, qui s’étaient attachées sur moi, avec une fixité lourde et brûlante à la fois, lançaient d’étranges, de fauves, de voraces lueurs de passion.
J’eus d’abord la pensée de débattre le prix de ce crime vivant qui s’offrait à moi.
Mais cette pensée où s’étaient rués tous mes désirs, je la repoussai aussitôt, non par crainte de ce crime que j’allais commettre, non par remords anticipé ; ne croyez pas non plus que je me sentisse glacé par la survenue d’une répulsion physique, ni par rien de ce que vous pourriez imaginer de naturel et de moral. Je la repoussai parce que je ne trouvais pas assez de sécurité dans la complicité forcée du père, parce que je redoutais ce marchandage, où il essaierait de me voler, peut-être, et qui était gros de conséquences sociales ultérieures.
J’avais tort, sans doute, car en ce moment, le visage du Polonais rayonnait. Sa nuque était moins terrible ; il y avait dans ses membres houleux de lutteur comme une détente, un apaisement. J’aurais pu remarquer aussi en ses yeux louches et habituellement farouches, un reflet d’émotion sincère, de joie intérieure, de bonté même, de confiance, oui, de confiance, ainsi qu’il arrive aux êtres les plus sombres lorsqu’ils espèrent un succès, et qu’ils sont sous l’influence d’une bonne action ou d’une bonne affaire.
Le Polonais était redevenu paternel et hiérarchique ; et c’est d’un ton paternel et condescendant qu’il me dit :
– Oh ! qu’elle a du vice, la p’tite ! Elle en a du vice, allez monsieur ! C’est pis que sa mère !
Et il ajouta, bonhomme et tendre :
– C’est une enfant qui me donnera ben du tracas ! Elle sait tout elle fait tout ! Tenez, hier encore, je l’ai surprise dans le grenier, sur
mes haricots, avec un garçon ! On ne peut point l’empêcher. C’est dans le sang ; oh ! j’aurai ben du désagrément avec elle. Mais on
n’a pas le coeur de la battre, n’est-ce pas ? Un père est un père. Et puis, quoi ? C’est si gentil, si drôle ! Dimanche dernier, on était
quelques amis, le soir, à souper ensemble. Et on rigolait, comme ça, gentiment, entre soi ! La p’tite avait bu un petit coup. Elle était
grise, un peu. Et elle en disait des bêtises, elle en disait ! Faudrait que vous l’auriez vue et entendue. Elle asticotait Jules Dubosc et
elle lui disait, en levant ses jupes, ses petites jupes : « Fais-moi un enfant, Jujules fais-moi un enfant ! » Et puis, tout d’un coup, elle a
été prise de je ne sais quoi. Elle se roulait. Et puis après, elle s’est mise à pleurer, à pleurer, comme çà, sans raison !
La petite me regardait toujours de ses yeux étranges, si grands, qui me faisaient sur la chair l’effet de ventouses. Il me semblait que tout mon sang affluait à ses yeux, pompé, tari par eux, tandis qu’un froid intense envahissait ma poitrine et que mes membres, trop lourds, défaillaient.
Elle me prit la main et cherchant à m’entraîner, tandis que le Polonais, ravi, répétait : « Ah ! qu’elle a du vice, la p’tite ! », elle me dit, ironique, et sur l’air d’une chanson saccadée : « Fais-moi un enfant, Jujules, fais moi un enfant ! »
Et autour de moi, elle pirouette, tendant son buste grêle et faisant bouffer sa robe rose.
Un matin, c’était le jour de la Fête-Dieu, elle revint, toute seule, pour cueillir des fleurs. Elle en emplit un grand panier. Je n’étais pas chez moi. Elle m’attendit longtemps, et s’en alla.
Le dimanche suivant elle revint, mais elle ne cueillit pas de fleurs. Je l’entraînai vers un bosquet, qu’un épais rideau d’arbres et de lianes emmêlées rend impénétrable au regard. Mon pouls battait violemment.
Le narrateur s’interrompit soudain, et pendant quelques secondes, il passa sa main sur son front où venaient d’apparaître des plaques rouges.
Il poursuivit :
– Après tout, il n’y a peut-être rien de vrai, dans ce que je viens de vous raconter. Ai-je vraiment commis le crime, l’ai-je seulement
rêvé ? Je n’en sais rien. La petite existe-t-elle ? Il y a des moments où j’en doute. Il me semble pourtant que je l’ai revue souvent,
dans mon jardin, sur les routes, dans le bois, partout où je vais, partout où je suis, il me semble que je la revois encore. Mais il se peut
que cela soit un songe. Le Polonais existe, lui. Il n’herbe plus les allées et les plates-bandes de ma propriété, mais je sais qu’il existe.
Depuis cette aventure, qui n’est peut-être pas arrivée, je fais au Polonais une rente de deux cents francs par mois. Et chaque fois, en touchant son argent, il me dit : « Si je voulais, ça serait plus cher que ça. Je n’aurais qu’à parler aux juges ! »