Le vieux Sbire
Ce jour-là, je décidai que je tuerais le vieux Sbire.
– Jeudi. vendredi. samedi. dimanche. calculai-je. Oui, ce sera dimanche, à neuf heures du soir. Dimanche, la lune se lèvera tard. j’aurai
tout le temps de le tuer, sans me presser. Il fera nuit encore lorsque je rentrerai chez moi.
J’avais longtemps hésité ; durant des semaines, j’avais discuté scrupuleusement, point par point, mon droit à supprimer cette criminelle existence. Je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je ne prenais plus de plaisir à rien, pas même aux choses qui me sont quotidiennement agréables, mes nerfs tendus comme des cordes, me faisaient horriblement souffrir.
Il fallait en finir, sans plus.
– Oui, ce sera dimanche, répétai-je.
Et je me sentis soudain soulagé. Mon esprit délivré de cette inquiétude, retrouva son calme et son ordinaire sécurité. Je constatai, avec satisfaction, que mes jarrets étaient souples, mes bras solides.
Je fis jouer les ressorts de mes doigts, qui craquèrent puissamment, enserrant une gorge absente, la gorge imaginaire du vieux Sbire.
– Je l’étranglerai, je l’étranglerai me promis-je, répétant à haute voix ce mot qui me rassurait ; je l’étranglerai, il n’y aura pas de sang, je déteste le sang, la vue du sang m’épouvante et m’amollit, je l’étranglerai.
Et j’allai me promener dans la campagne. Un enthousiasme activait ma marche, doublait l’énergie de mes muscles ainsi qu’un coup de vin.
J’avais le coeur rempli de quelque chose de délicieux et fort, qui ressemblait à de l’amour, et je ne savais si c’était d’un besoin de chanter ou de pleurer que se gonflait ma poitrine. J’aimais davantage le ciel, davantage la terre, et les champs et les coteaux et les arbres.
Et les parfums qui s’exhalaient de toutes les choses, ainsi que de l’encens, et les sonorités qui me suivaient, choeurs d’invisibles musiciens, me berçaient d’une ivresse sublime, cette ivresse qui vous prend toute l’âme et tout le corps, rien qu’à respirer et entendre la Vie.
En rentrant, à la tombée du jour, je rencontrai, sur la route, près de sa demeure, le vieux Sbire, courbé en deux, les jambes tremblantes : il poussait devant lui une brouette chargée de crottin ; il était coiffé d’une calotte de velours noir, indiciblement pisseux ; sa veste courte, couleur de terre, ralinguait sur son dos maigre, sur son ossature pointue de squelette ambulant ; ses sabots, en rabotant le sol, rendaient un son étrange de ferrailles et de bois fêlé. Je passais près de lui.
– Voilà encore que vous ramassez le crottin de la route, vieux démon, lui criai-je. Vous ne pouvez donc pas le laisser aux pauvres gens !
Sbire leva vers moi son visage trouble, pareil à la plaque de corne d’une vieille lanterne.
– Les pauvres gens ! fit-il. Et sa voix me parut verte de haine. Les pauvres gens ! Heu. Mais j’ suis-ti pas pauvre, moi. J’suis-ti pas le
pauvre des pauvres ! Heu !
Une lueur, la lueur de son solide regard s’épandit de ses yeux, vacilla sur la surface cornée de sa peau et il dit encore :
– Les pauvres gens ? Pourquoi qu’ils l’ ramassent pas, l’ crottin, eusse ? Sont trop feignants, les pauvres gens ! Heu !
– Mauvais chien ! grondai-je, en le frôlant brutalement.
La pensée de le tuer, là, tout de suite, traversa mon esprit. J’y résistai, et d’une voix nette où il aurait dû, ce me semble, entendre l’arrêt de sa mort, je dis :
– Non ! ce sera pour dimanche.
Le vieux Sbire habite, à trois cents mètres du bourg, dans un enclos, une misérable maison isolée dont la façade regarde les champs. Aucune ouverture n’est pratiquée dans le mur qui longe la route. Seule, une lucarne de tuile montre, au milieu du toit, son oeil rongé de chancres et tout noir.
Nul voisin ne l’épie, nul chien ne le garde ; le vieux Sbire se méfie du regard des hommes et du regard des bêtes. Une haie d’épines, épaisse et haute, contourne l’endos, dans lequel on ne peut pénétrer que par une barrière, toujours fermée.
Des ronces artificielles hérissent leur quadruple rangée de pointes de fer, au-dessus de la barrière et de la haie, de façon à décourager les escalades. Mais la mort entre partout ; elle se rit des défenses dont se protègent les vies condamnées.
Le vieil avare ne pouvait me soupçonner de mauvais desseins contre sa personne. J’ai, dans le pays, une réputation de probité et de bienfaisance qui éloigne toute idée de crime et rend les coups de mains plus faciles à exécuter, plus difficiles à punir.
Et puis, je suis un justicier et non point un voleur. Je ne m’attardai donc pas à prendre des dispositions dramatiques, pour me glisser dans l’ombre, escalader l’endos, forcer les portes, conquérir de vive force la chaumière.
Et comme je l’avais décidé, le dimanche, à huit heures du soir, je me présentai devant la barrière, et j’appelai :
– Sbire ! Êtes-vous là, Sbire ?
Le crépuscule rendait toutes formes confuses ; aucun être vivant ne passait sur la route, mon coeur battait avec violence.
– Hé ! Sbire ! Voyons, êtes-vous là ?
J’entendis une porte s’ouvrir, de sabots résonner sur les cailloux de l’enclos, et je vis, enfin, au coin du pignon, une silhouette apparaître, avancer de quelques pas, et s’arrêter.
– Qui est là ? demanda la silhouette.
Je me nommai.
– Voyons, Sbire ouvrirez-vous ?
La silhouette ne bougea pas.
– Quoi qu’ vous v’lez ? dit-elle.
– Je veux causer d’affaires, Sbire d’affaires importantes d’affaires d’argent ! Allez-vous ouvrir, oui ou non ?
La silhouette toujours immobile, répondit :
– Des affaires ? à c’t’ heure ? J’ causerons aussi ben ici.
– Je vous apportais l’argent du père Radiguet ! Puisque vous ne voulez pas ouvrir, c’est bon, je m’en vais. Bonsoir !
La silhouette s’avança de trois pas.
– L’argent du père Radiguet ? C’est-y ben vrai ?
– Non, non, je m’en vais. Bonsoir.
Et je fis mine de m’éloigner.
Sbire me rappela.
– Attendez donc, attendez donc.
Il ouvrit enfin la barrière, et quand il m’eut livré passage, je vis, malgré la nuit, ou plutôt, je sentis, oui, réellement, je sentis l’horreur physique de son regard peser sur moi, sur tout moi. Je frissonnai. Mais j’étais dans la place, l’heure de la justice allait enfin sonner. Pour m’exalter, dans mon oeuvre, je répétai intérieurement ce mot : la justice ! Et ce mot n’avait déjà plus dans mon âme qu’un écho lointain, un écho moqueur.
Sbire me poussa dans la maison, referma sur nous la porte, alluma un bout de chandelle, et, plaçant le chandelier sur une table où fumait encore, dans son plat de terre, un reste de soupe, il dit :
– Eh bien ! nous y v’là. Quoi qu’ vous me v’lez ?
J’avais perdu un peu de mon assurance devant cet homme que je m’étais figuré suppliant et terrifié, et dont le calme, l’ironie m’étaient un insupportable agacement. Pourtant, j’articulai d’une voix lente, que je m’efforçai de rendre solennelle comme un arrêt de mort :
– Sbire, je veux vous tuer.
Le vieux ne sourcilla pas, son pâle visage ne se troubla pas. Pas un muscle de son corps ne tressaillit. Il semblait de pierre.
Ce silence, cette immobilité que je n’avais pas prévus me déconcertèrent tout à fait, et, croyant rattraper mes résolutions, qui s’enfuyaient l’une après l’autre, je débitai d’un ton plus fort, entrecoupé et bégaiements :
– Écoutez-moi, Sbire. Vous êtes le fléau de ce pays. Vous avez ruiné tout le monde ici. Il y a ici beaucoup de gens qui pleurent à cause
de vous. Il y a aussi beaucoup de gens qui,qui, ...
Je parlai de l’humanité, de la justice, de l’amour. Je ne savais plus quoi dire. Mes phrases, que j’avais préparées, avortaient en indicibles bafouillages. Et le son même de ma voix semblait ridicule, prodigieusement. Je fis un violent effort sur moi-même ; dans la déroute de ma raison, je compris que je ne pouvais me sauver du ridicule que par un acte terrible, et je m’avançai vers Sbire, menaçant, les doigts ouverts en déchirantes griffes.
Alors Sbire haussa les épaules, se leva lentement, marcha lentement vers la porte qu’il ouvrit toute grande, et me montrant la campagne d’un geste inviteur :
– Vous m’ faites pitié, t’nez ! dit-il. Pour tuer un homme, même un vieux homme comme moi faut être un lapin un bougre. Vous n’êtes qu’une chiffe, vous !
Il me reconduisit jusqu’à la barrière, et je n’oublierai jamais, malgré ma honte, l’ironie de sa voix, lorsqu’il me dit, en manière d’adieu.
– C’est pas cor des bourgeois comme vous qui feront le poil au vieux Sbire.