Un voyageur
 
« Nos intrépides voyageurs, qui reculent les frontières de la patrie. »
(Discours de M. Étienne)
 
Dans le compartiment où nous n’étions que tous les deux, il occupait une place, en face de moi. C’était un homme très grand, très sec, de teint hâlé, d’emmanchures solides et souples.
 
Par la forme de ses gestes, la coupe de son veston, et aussi par la façon, en quelque sorte balistique, dont il regardait voler les alouettes dans le soleil, au-dessus des luzernes roussies, je devinais que ce devait être un chasseur. Ai-je dit, que tout d’abord, il avait lu, avec passion, l’Autorité ?
 
Ganté de peau de chien, chaussé de cuir jaune, bien assis sur les coussins, il avait l’aisance particulière à l’homme qui a beaucoup voyagé et se sent, chez soi, dans tous les cars du monde, enfin ce que j’appellerai l’air de wagon.
 
Avec cela, d’humeur joviale, et de caractère liant, que j’ai toujours observé chez les gens qui aiment à tuer. Connaissez-vous rien de plus gai et de meilleur garçon qu’un boucher ?
 
Malgré ma réserve, le chasseur avait, à plusieurs reprises, cherché à engager une conversation que l’habitude des voyages et l’extrême banalité des rencontres qu’ils amènent, m’ont toujours fait redouter en dépit de ma passion pour l’imprévu.
 
Je le tenais à distance, comme on dit, mais les gens de cette sorte ont une persévérance que rien ne rebute.
 
Voyant qu’il n’arrivait pas à ses fins par les procédés ordinaires, les amorces de petites questions insidieuses sur la portière trop ouverte ou trop fermée, et ma tolérance pour les cigares, il usa d’un moyen violent qui devait vaincre mon impassibilité : il me marcha sur les pieds.
 
Cela réussit toujours dans un sens ou dans un autre. Ce lui fut matière à longues excuses et interminables politesses de tout genre, auxquelles il me fallut bien répondre.
Après avoir épuisé toutes les phrases en usage en pareille circonstance, il me dit sans transition :
– Quel temps, monsieur ! Quel temps fâcheux !
 
– Il est vrai ! répondis-je d’un air froid.
 
– Savez-vous bien que les couvées de faisans sont fort compromises ?
 
J’avais donc deviné juste. Je répliquai un « ah ! » indifférent et j’affectai, non sans grossièreté, de regarder le paysage par la portière.
 
Mais le chasseur poursuivit :
– Oui, je crains bien qu’elles ne soient compromises. Il fait trop sec. Les petits ne peuvent éclore. Ils sèchent dans la coquille. C’est un désastre, monsieur.
 
Puis, sans amertume :
– Il est vrai que rien ne va jamais comme on le voudrait. Une année, c’est la sécheresse. Une autre année, l’humidité. Il n’y a pas de
   juste milieu dans les choses. Et qu’est-ce qui paie les frais de tout cela ? Ce sont les couvées de faisans.
 
Subitement résigné, il dit avec un geste de conciliation :
– Bah ! Qu’est-ce que vous voulez ? S’il n’y a rien à tuer, ici eh bien ! j’irai au Tonkin !
 
– Il est vrai, sifflai-je d’un air mauvais, qu’au Tonkin il y a toujours quelque chose à tuer.
 
Je venais de me livrer au chasseur qui, profitant de cette phrase imprudemment lancée, me demanda :
– Vous connaissez le Tonkin ?
– Non, monsieur.
 
– Ah ! comment, vous ne connaissez pas le Tonkin ? C’est incroyable ! Mais aujourd’hui, on va au Tonkin aussi facilement qu’on allait jadis à Fontainebleau ! Quel admirable pays de chasse ! Certes, je ne pardonnerai jamais à Jules Ferry ses indignes décrets. Mais le Tonkin, qu’il nous donna, lui sera une atténuation de ses crimes. Il y a de tous les gibiers, monsieur, au Tonkin, de tous les gibiers !
 
– Ah !
– J’y suis allé trois fois c’est charmant ! D’ailleurs moi, maintenant, je ne crois plus qu’aux voyages. Voyager, monsieur, tout est là ! On
   s’instruit énormément. On voit des choses extraordinaires qui font réfléchir, allez ! Il serait à souhaiter que tout le monde voyageât.
    Peut-être serions-nous un peuple moins routinier ! Ainsi à Singapour, où je suis resté six mois, j’ai vu des choses vraiment bien
   curieuses.
 
– Et quelles, je vous prie ?
 
– Des choses très, très curieuses, et qu’on ne croirait pas. Croiriez-vous que j’y ai payé une boîte d’allumettes suédoises, 19 sous !
    Mais peut-être Ceylan, où je passai tout un hiver, est-il encore plus curieux.
 
– En quoi, je vous prie ?
 
– En tout. Seulement, on ne peut pas chasser dans les jungles. Elles sont trop épaisses. Et puis les femmes qui sont très jolies, les
   dentellières surtout. On ne peut s’y fier qu’avec des précautions fort ennuyeuses ! Et c’est dommage ! Moi je n’aime pas ça ! Tout
    ou rien.
 
– Vraiment ?Vous êtes, je le vois, un grand observateur.
 
– Oui ! J’ai beaucoup observé ! Eh bien, de tous les pays que j’ai parcourus, et je connais la Chine, le Japon. Madagascar. Tahiti. et une partie de l’Australie – je n’en sais pas de plus intéressant, de plus vraiment amusant que le Tonkin. Ainsi, vous croyez peut-être avoir vu des poules ?
 
– Oui, je le crois.
 
– Eh bien, non ! Vous n’avez pas vu de poules. Il faut aller au Tonkin pour cela. Et encore on ne les voit pas. Elles sont dans les bois,
   elles se cachent dans les arbres. On ne les voit jamais seulement moi, j’ai inventé un truc. Je remontais les fleuves, en chaloupe, avec
   un coq dans une cage. Je m’arrêtais au bord d’un bois, et j’accrochais la cage au bout d’une branche. Le coq chantait. Alors, de
   toutes les profondeurs du bois, les poules venaient elles venaient par bandes énormes. C’était, dans le bois, comme un fourmillement
   d’ailes. Et je les tuais, je les tuais. J’en ai tué jusqu’à six cents dans la même journée ! C’est admirable !
 
– Mais que faisiez-vous de toutes ces poules ?
 
– Rien. Le plaisir de les tuer ! Je me suis excessivement amusé !
 
– Je vous crois !
 
– Et les paons, Monsieur ! Voilà un coup de fusil ! Les paons, c’est magnifique à tuer ! Mais par exemple, c’est dangereux ! Il faut avoir l’oeil.
 
– Ce sont des paons féroces, sans doute ?
 
Le chasseur sourit et reprit :
– Non. mais voilà ! Là où il y a du cerf, il y a du tigre et là où il y a du tigre, il y a du paon. Vous allez comprendre tout de suite. Le tigre mange le cerf, et...
 
– Le paon mange le tigre.
 
– Vous avez dit le mot, ou à peu près. Quand le tigre est repu du cerf, il s’endort. Puis il se réveille, se soulage et s’en va. Le paon, lui, juché dans l’arbre, attend ce moment. Il descend à terre, et mange les excréments du tigre. C’est sans doute pour cela que les paons sont si beaux là-bas. Car ce que vous prenez pour les paons, dans nos volières et nos jardins, ce ne sont même pas des dindons ! Ce n’est rien du tout.
 
Son oeil brilla, ses gestes prirent tout à coup une envolée superbe, et la voix vibrante d’enthousiasme, il dit :
– Oui, Monsieur, quand j’avais tiré sur un paon, et qu’il tombait ploc ! il me semblait que j’avais tué. toute une vitrine de pierres
   précieuses.
   Allez donc ressentir ces émotions-là en France ! ou même en Allemagne, où il y a plus de gibier qu’en France ! J’ai tué de tout,
   Monsieur. J’ai même tué des hommes. Oui, deux espèces de pirates, au Tonkin, qui avaient fort mauvaise mine. Eh bien ! jamais un
   coup de fusil ne me procura un aussi grand plaisir que ceux que je tirais sur les paons. Ah ! ces queues éblouissantes, étalées, toutes
   larges, sur l’herbe, et ce col féerique, ce col d’indicible topaze qui se tordait çà et là perlé de sang !
 
Le train ralentissait. On approchait d’une station. Le chasseur retira du filet un nécessaire de voyage confortable et luxueux, qu’il déposa, près de lui, sur les coussins.
 
Ensuite, il secoua, de sa main gantée de peau de chien, la poussière de son veston, remit de l’ordre dans ses cheveux légèrement dépeignés, regarda sa montre, puis la pointe de ses bottines jaunes.
 
Ensuite, le train s’étant arrêté, il ouvrit la portière, et me dit, en me saluant :
– Si jamais vous allez au Tonkin, monsieur, rappelez-vous bien ceci : là où il y a du cerf, il y a du tigre là où il y a du tigre, il y a du paon.
 
Puis il descendit lestement sur le quai. Derrière la barrière, un phaéton, attelé de deux superbes chevaux, attendait, et un petit fox terrier, qui reconnut, de loin, son maître, agita sa courte queue et se mit à japper joyeusement, entre les barreaux de la clôture.
 
Le train repartit. Et seul, un peu songeur et triste, je me rappelai cette phrase d’un discours de M. Étienne, et qui sert d’épigraphe à ces lignes :
« Nos intrépides voyageurs, qui reculent les frontières de la Patrie. »
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