Les corneilles
 
C’est, dans la vaste lande de Kernouz, une toute petite maison, si petite et si basse que du haut de la lande, vers Baden, on ne l’aperçoit point.
 
Car elle est sombre comme le terrain avec lequel elle se confond, et dans l’étendue désolée, elle ne produit pas plus d’effet qu’un bouquet d’ajoncs.
 
Pas un arbre alentour, pas une autre maison, pas une silhouette qui monte, pas un bloc de rochers, dont la masse tourmentée ajoute encore du mystère au mystère si pénétrant des landes armoricaines ; pas d’autres bruits, non plus, que le bruit du vent, que les cris des pluviers voyageurs et les plaintes des goélands qui tournoient dans l’air.
 
Pourtant, le spectacle est inoubliable, qu’on embrasse du seuil de cette maison, surtout aux heures apaisées où le soleil se couche.
 
Devant, se déroule la lande, la lande plate, lointaine, presque noire, d’un noir de velours sur lequel frisent de lourdes lueurs indécises ; la lande creusée par les rades du Morbihan, déchiquetée par de petites anses, traversée par de larges rivières qui s’entrecroisent et qui reflètent les nuages embrasés et mouvants du ciel.
 
On dirait des lacs magiques, hantés de poissons monstrueux et de barques bizarres ; des gouffres de lumière, de miraculeux fleuves de pourpre et d’or, dont les mille bras enlacent l’âpre terre inféconde.
 
À droite, par-delà des alternances de sol obscur et d’eau brillante, tout noir entre le ciel et la mer, apparaît Locqmariaker, qui semble un colossal navire au mouillage ; puis c’est l’étroit goulet du Morbihan, par où l’océan se voit, dans une fuite radieuse, bientôt évanouie derrière la pointe effilée de Port-Navalo, dont le phare se dresse, mince ligne blanchissante, dans la vapeur rose et pulvérulente.
 
À gauche, fermant l’horizon, les coteaux d’Arzon, de Sarzeau, noyés de brumes qui contournent le golfe et vont rejoindre la campagne de Vannes, large espace où des forêts, des villages, des clochers, de mornes plaines, des gorges rocheuses se devinent confusément, parmi l’ombre descendue.
 
Souvent, je venais dans la lande de Kernouz, et chaque fois, je passais devant la petite maison, qui m’attirait. Un homme était toujours assis sur une grosse pierre, apportée, là, près du seuil, en guise de borne. Il était coiffé du béret des marins, portait sur la poitrine un tricot en laine bleue, et son visage était très beau.
 
On le devinait jeune encore, malgré les rides qui le creusaient, et l’air de profonde tristesse qui le ravageait. Jamais, à mon approche, il ne se détournait. Immobile, le menton dans les mains, il regardait les choses devant lui.
 
Quelquefois, je vis deux petites corneilles, voleter autour de lui, en poussant des cris, puis s’abattre sur ses épaules et le becqueter de leur bec rouge.
 
Alors l’homme les prenait tour à tour, les posait sur son poing, et les caressait, doucement. Et, elles, enflant leurs plumes, rentrant leur cou, se taisaient, heureuses d’être caressées.
 
Je m’informai dans le pays. Aucun de ceux de Baden, de Larmor, de Calino ne savaient son nom. Il était venu là, un beau jour, on ignorait d’où ; il ne parlait à personne, marchait dans la lande, parcourait les petites grèves, vivait de pain dur qu’il achetait, tous les dimanches, à Baden, et de moules qu’il ramassait sur les rochers, à l’heure de la basse mer.
 
Une fois, irrité de ce mystère, de ce silence qu’il considérait comme du mépris, un méchant gars de Boulvern l’avait insulté.
 
L’homme avait passé sans tourner la tête. C’était tout ce qu’on savait. Le bruit qui s’accréditait dans les villages, proche la lande de Kernouz, c’est que l’homme était un voleur qui se cachait.
 
Je revins plus souvent auprès de la maison. Enfin, un soir, j’abordai, sous un prétexte absurde, le mystérieux personnage. Il me reçut avec politesse, et même je fus un peu étonné, un peu gêné par l’aisance de son langage.
 
Ce soir-là nous causâmes de choses indifférentes. La petite maison devint alors le but de mes promenades quotidiennes, et l’homme ne tarda pas à me charmer véritablement. Il me disait des choses, comme seuls les grands artistes et les grands poètes peuvent en dire, ayant vécu les merveilleuses vies de la pensée.
 
La nature l’enthousiasmait, il en parlait avec une émotion presque religieuse, avec des tendresses emportées d’amant. Je ne pouvais plus me passer de lui. Instamment je le priai de venir me voir, mais il refusa, presque effrayé.
– Non, non... me dit-il, je ne puis pas... je ne veux pas... il ne le faut pas...
 
Et l’oeil égaré, un tremblement dans les membres, il ajouta :
 
– Et vous, je vous en prie, ne revenez plus jamais... Je ne veux aimer personne... Tenez, quand je suis arrivé ici, il y avait, près de la
   maison, un pin, un pauvre pin, rabougri, à moitié mort, dont les branches pourrissaient. Un coup de vent le terrassa... Puis des hommes
   sont venus qui l’ont emporté dans une grande charrette... Si vous saviez quelle souffrance ç’a été pour moi !... Non, je ne veux plus
   rien aimer, des hommes que la mort guette, des choses que la ruine menace... J’ai perdu mon père, ma mère, mes deux frères ; j’ai
   perdu ma femme, morte dans mes bras... Laissez-moi seul avec ma lande, mes horizons, mon ciel, seules choses que je puisse aimer,
   car je n’aurai pas la torture de les voir disparaître et mourir. Tout cela vivra tant que je vivrai, et cela vivra encore sur moi quand mon
   corps reposera là.
 
En ce moment, les deux petites corneilles vinrent, battant de l’aile, s’abattre sur les épaules de l’homme. Alors il les prit, comme je l’avais vu faire déjà, tour à tour les posa sur son poing, et doucement il les caressa.
– Mais ces corneilles, lui dis-je, vous les perdrez aussi. Un chasseur les tuera, un épervier les déchirera, ou bien un jour, prises de la
   nostalgie des grands espaces, elles s’enfuiront...
– C’est vrai, fit l’homme !... Imbécile qui n’y songeait pas !
 
Et brusquement, il les étreignit dans ses mains crispées et les étouffa.
Puis il rentra dans la maison et ferma la porte.
 
Je restai quelques instants seul, pensif.
 
Devant moi la lande se déroulait, la lande plate, lointaine, presque noire, d’un noir de velours sur lequel frisaient de sourdes lueurs indécises, la lande creusée par les rades, déchiquetée par de petites anses, traversée par de larges rivières qui s’entrecroisaient et reflétaient les nuages embrasés et mouvants du ciel...
 
Et une immense mélancolie tombait du ciel silencieux.
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