SOMMAIRE SOMMAIRE Audio Tetxte HAUTLes hantises de l’hiver Il fait un froid lugubre ; le froid déchire la figure, flagelle les mains, arrête le sang dans les veines. Pourtant, il faut sortir. Je ne puis plus rester dans ma chambre, recroquevillé dans un coin comme une poule malade, en proie à des idées qui me font peur. Le fleuve est gelé. De lourds, de larges glaçons qui charrient d’étranges épaves, qui portent d’immobiles corbeaux, descendent, mollement, lentement le courant, au caprice du remous. Les berges résonnent de leurs clairs entrechocs. Tout le long des berges court un bruit charmant d’harmonica. Dans les roseaux secs, les oiseaux, plumes bouffantes, ne s’envolent pas. Un remorqueur et six péniches très noirs, noirs comme s’ils conduisaient la peste et la mort, attendent le dégel, rangés au milieu de l’eau qui sera, peut-être, prise demain, car les glaçons se pressent, se rapprochent, tournoient, s’entassent, l’un sur l’autre, avec des craquements d’une sonorité terrible et douce à la fois. Et la surface du fleuve, encore mouvante, sera morte à la joie des reflets et des chansons riveraines. Une brume épaisse couvre les champs neigeux, monte des champs, laissant aux arbres des pendeloques de givre. Les peupliers de l’île ne sont plus qu’une vague et pâle ébauche dans le paysage simplifié. Les mariniers désoeuvrés emplissent le cabaret. Une odeur d’alcool est dans l’air, une lueur d’alcool est dans les regards. Et le meurtre rôde autour de ces regards. Tout à l’heure, deux hommes, la face furieuse, congestionnée, sont sortis du cabaret, et ont tiré leurs couteaux. Ils ne savaient pas pourquoi ils voulaient se tuer. Le barragiste les a séparés ; ils sont retournés boire, en grognant. Des canards sauvages, par bandes symétriques, des oies, en troupes triangulaires, volent, tournoient, en sifflant, dans le ciel bas, d’un bleu sombre, d’un bleu qui a des reflets durs de métal, et j’ai vu passer, près de moi, trois grands cygnes blancs. Le col tendu comme une flèche, deux volaient, aile à aile ; le troisième venait derrière, avec une large plaie rouge, qui tachait le merveilleux duvet de son poitrail. Puis son vol s’est ralenti, et il s’est abattu, dans l’île, là-bas, derrière les peupliers. Alors un homme, qui courait, un homme velu comme un fauve, le chef casqué d’un bonnet de peau de loup, les reins sanglés d’une cartouchière, brandit son fusil, s’arrêta devant moi, et d’une voix rauque, pareille à celle dont Vamireh fit retentir les solitudes préhistoriques, il cria : – Pourquoi n’avez-vous pas tiré sur les autres ? Pourquoi n’avez-vous pas tiré sur les autres ? Et il reprit sa course, en poussant des appels sauvages, et en invectivant les deux grands cygnes qui n’étaient plus que deux petits points floconneux, dans l’espace. Mais l’autre ?. Ah ! qu’il était blanc sur le bleu mortuaire ! qu’il était rouge aussi ! Pourquoi l’ont-ils tué ? L’homme ne peut souffrir que quelque chose de beau et de pur, quelque chose qui a des ailes, passe au-dessus de lui... Il a la haine de ce qui vole au-dessus de sa fange, de ce qui chante au-delà de ses cris de mort ! Autour de soi, de partout, on n’entend que des coups de feu, au-dessus de soi, de partout, on n’entend que des plaintes, que des cris. Le ciel est plein d’agonies, comme la terre. Ce soir, je suis remonté de l’écluse, chez moi, un peu ivre, mais pas ivre tout à fait, et je le regrette. Car j’ai dans le cerveau d’étranges pesanteurs. Au seuil du cabaret, où j’ai laissé des hommes grimaçants, un froid m’a saisi, et la marche ne m’a pas réchauffé. Je n’ai pas assez bu. Habituellement, quand j’ai trop bu, je tombe comme une masse sur mon lit et je dors ; je dors des sommeils heureux, des sommeils où se pavanent les belles chimères et les consolantes joies. Je n’ai pas sommeil, ce soir. Jamais je ne me suis senti aussi triste que ce soir... En vain, je veux ressaisir et suivre le fil de mes souvenirs. Je ne me souviens plus de rien. Tout flotte dans ma tête, comme dans de lourdes, d’impénétrables brumes. Et j’ai peur du silence qui m’environne, j’ai peur de mon ombre, là, sur ce mur ; j’ai peur de ce chien qui aboie, de l’autre côté du fleuve, dans la plaine. Pourquoi n’aboie-t-il que quand je suis triste ? Oh ! ces nuits tranquilles, ces nuits mortes, où pas un souffle ne vient heurter les branches des arbres, soulever les tuiles de mon toit, faire craquer les fenêtres et secouer les portes, ces nuits qui ne me disent pas que je suis vivant, comme elles sont terribles ! Je me sens le froid, l’horrible froid silencieux qui durcit la terre, arrête la marche des fleuves, pénètre les pierres de ma maison et congèle mes artères. On dirait que la mort tombe goutte à goutte sur toute la nature, du scintillement pâle des étoiles ! Je voudrais mourir, comme la plante, comme l’oiseau, comme le vagabond qui s’est endormi dans le fossé de la route. Ah ! voici mon compagnon ! mon seul compagnon !... C’est une petite araignée. Elle aussi m’abandonnait. Depuis huit jours, je ne l’avais pas revue. Elle revient. Elle est descendue du plafond sur un fil invisible et s’est arrêtée à quelques centimètres du verre de ma lampe, mais en dehors de son rayonnement. Et elle reste là, ses longues pattes repliées, au bout du fil que son ventre a filé. Il n’y a plus de mouches, plus d’insectes. C’est donc pour moi seul qu’elle vient. D’ailleurs, elle demeure inactive, ne tisse aucune toile, ne prépare aucune embuscade. Elle a l’air de dormir, le ventre à la chaleur de la lampe. Elle dort ou elle rêve. Par un instinct de taquinerie, je déplace la lampe, à droite. Alors l’araignée remonte le long fil invisible, preste et leste, comme un gymnaste, suit le plafond et redescend sur un nouveau fil, jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé sa place à la chaleur de la lampe. Elle replie ses longues pattes grêles, se balance un instant, et redevient immobile. Je renouvelle plusieurs fois l’expérience, j’éloigne la lampe, à droite à gauche, et toujours l’araignée remonte, redescend, et vient se poster, avec une admirable précision, près du verre qui lui envoie une douce chaleur. Je regarde l’araignée. Les minutes passent, les heures s’écoulent. Je regarde la petite araignée, immobile, et il me semble qu’elle aussi me regarde avec ses huit yeux, ironiquement fixés sur moi. Et je l’entends qui me dit : – Tu es triste, tu te désoles, et tu pleures !... C’est ta faute... Pourquoi as-tu voulu être mouche, quand il t’était si facile d’être comme moi, une joyeuse araignée. Vois-tu, dans la vie, il faut manger ou être mangé. Moi, j’aime mieux manger. Et c’est si amusant ! Les mouches sont si confiantes, si bêtes ! On leur dresse de petites embûches. un rien. quelques fils dans le soleil, entre deux feuilles, entre deux fleurs. Les mouches aiment le soleil, les fleurs, ce sont des poètes ! Elles viennent s’embarrasser les ailes dans les fils tendus, près de la fleur, dans le soleil. Et tu les prends, et tu les manges ! C’est très bon, les mouches ! Qui t’a dit que c’était défendu de manger les mouches ? Rien n’est défendu. Ce sont les prêtres qui ont inventé le péché et divinisé la souffrance ! Vous n’entendez rien à la vie, vous autres hommes, qui l’embarrassez d’une morale imbécile. Oh ! que tu es bête ! Ta lampe s’éteint ! Bonsoir ! Et l’araignée remonte au plafond, disparaît derrière une poutre, dans l’ombre, où elle cache sa provision de mouches. Le chien aboie toujours, là-bas. Un autre chien, plus loin, lui répond. Il me semble que c’est la plainte de la terre qui m’arrive. Je me sens envahir par le froid de la mort. Je vais à la fenêtre. La lune s’est levée, a chassé les brumes. Entre les branchages des arbres, le ciel s’allume de froidure, les étoiles flamboient cruellement. Et je pense : – Et quand même j’aurais été l’araignée humaine, quand même j’aurais joui de la joie du meurtre !... Est-ce que j’aurais été heureux, plus heureux ? Est-ce que je n’aurais pas été toujours écrasé par le mystère de ce ciel, par tout cet inconnu où mon coeur se déchire et saigne, par tout cet infini qui pèse sur moi, comme une pierre de tombeau ? Qu’importe de vivre comme je vis ? C’est vivre qui est l’unique douleur ; vivre dans la jouissance, parmi les foules, ou vivre dans la douleur, au milieu de l’effroi du silence et de la solitude, n’est-ce donc pas la même chose ? Décidément, je n’ai pas assez bu, ce soir...
Divers
Fondateur Ecrivain Public lien de sites FAQ Règles A propos GalerieLapenseeannuaire -
Annuaire Généraliste Flux RSS Annuaire
Généraliste Spécialisé E-Cards Contact Contes
Grimm Andersen C. Perrault A. Daudet S. Prokofiev R. Southey's Lewis Caroll J.M. Barrie Mme d'Aulnoy Sara Cone Bryant Leprinde de Beaumont Divers Logo Poésies
Beaudelaire Les fleurs du mal Victor Hugo La légende des siècles
1ère Série 1859 Nouvelle Série 1877 Dernière série 1883 Leconte de l'Isle Journal Contes & Nouvelles
Octave Mirbeau Tommy Détective
Tommy N°1 Tommy N°2 Livre d'Or Proses
Slam de la toile Une petite voix Univers bizarre Délire Nocturne Libre
Accueil Sites à visiter Comptines Fables
La Fontaine de Floriant EsopeCopyright la-pensée-française.com 2008-2010 -