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SOMMAIRE HAUT SOMMAIRE Audio TetxteParquons les bigorneaux Jean Kerkonaïc, – ai-je besoin de dire qu’il était breton – capitaine de douanes, sa pension de retraite liquidée, désira finir ses jours dans sa Bretagne qu’il avait quittée très jeune, mais dont le souvenir lui était resté vivace au coeur, partout où il avait traîné son pantalon bleu à bande rouge. Il choisit un endroit pittoresque sur les bords de la rivière de Goyaen, entre Audierne et Pontcroix, y bâtit une petite maison. Sa petite maison était toute blanche, dans les pins, à quelques pas de la rivière, laquelle était toute verte à cause des herbes marines qui, à marée basse, la recouvraient comme un pré. À marée haute, c’était un fleuve immense qui coulait entre de hauts coteaux plantés, ici de chênes trapus, et là de pins noirs. En prenant possession de son domaine, le capitaine se dit : – Enfin, je vais donc pouvoir travailler les bigorneaux à mon aise. Avant de poursuivre ce passionnant et véridique récit, il n’est peut-être pas inutile de rappeler aux savants que « bigorneau » n’est autre que le sobriquet de ce minuscule mollusque que notre grand Cuvier appelle, on ne sait pourquoi : « turbo littoral ». J’ajouterai pour les personnes qui ignorent la faune marine, et se moquent des embryologies, que le bigorneau est ce petit coquillage, gastéropode et escargotoïde, que l’on sert, en guise de hors-d’oeuvre, sur toutes les tables des hôtels bretons, et que l’on mange, en l’arrachant de sa coquille, au moyen d’une épingle vivement actionnée dans un sens giratoire et tourbillonnaire. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Reprenons, n’est-ce pas ? Travailler les bigorneaux était une idée qui, depuis longtemps, obsédait le brave capitaine Kerkonaïc ; au dire de ceux qui le connaissaient, c’était même la seule idée qui jamais eût hanté sa cervelle, car c’était un excellent homme selon les Évangiles. Il avait toujours été frappé, disait-il, de l’excellence comestible de ce mollusque, mais aussi de son exiguïté, qui en rend l’emploi, dans l’alimentation, difficile et fatigant. Or, le capitaine ambitionnait que le bigorneau ne restât pas de fantaisie locale de table d’hôte, et qu’il devînt un objet de consommation générale, comme, par exemple, l’huître, qui ne le valait pas, non, qui-ne-le-valait-pas. Ah ! si le bigorneau pouvait atteindre seulement le volume, non exagéré pensait-il, de l’escargot terrien et mangeur de salades, quelle révolution ! C’était la gloire tout simplement, et, qui sait ?... la fortune. Oui, mais comment faire ? Et il se disait, l’excellent douanier, en se promenant à marée basse, sur les grèves, en barbotant sur les flaques rocheuses où s’agrippe le bigorneau, dont il ne se lassait pas d’étudier les moeurs à la fois vagabondes et sédentaires, et qu’il examinait au double point de vue physiologique de l’élasticité cellulaire de la coquille et de ses facultés possibles à l’engraissement, il se disait : – Enfin, on engraisse les boeufs, les porcs, les volailles, les huîtres et les chrysanthèmes. On leur donne des proportions anormales, des développements monstrueux et qui épatent la Nature. Et le bigorneau, seul parmi les êtres organisés, serait inapte à ces cultures intensives, réfractaire au progrès ? Ça n’est pas possible. Tout entier à son idée, il en oubliait de surveiller les côtes, les déchargements de bateaux, les expériences hebdomadaires du canon porte-amarre. Aussi la contrebande ne se cachait plus, et les marins s’appropriaient les riches épaves trouvées en mer. Les temps revenaient des antiques franchises, et les âges d’or des libertés édéniques refleurissaient joyeusement dans le pays. Une nuit qu’il avait accompagné en mer des pêcheurs, ceux-ci ramenèrent dans leur chalut le cadavre d’un homme en partie dévoré, et dont les cavités thoracique et stomacale étaient remplies de bigorneaux. Les bigorneaux grouillaient comme des vers dans les chairs décomposées, ils se collaient par grappes frénétiques aux ossements verdis, occupaient le crâne décervelé, dans lequel des armées d’autres bigorneaux continuaient d’entrer, en se bousculant, par les orifices rongés des narines et des yeux. Et ce n’étaient pas de petits bigorneaux, pareils à ceux, maigres et rachitiques, que l’on cueille au flanc des rochers, parmi les algues. Non, c’étaient d’énormes et opulents bigorneaux, de la grosseur d’une noix, des bigorneaux replets et ventrus, dont le corps charnu débordait la coque nacrée, laquelle s’irisait splendidement sous la lumière de la lune. Ce fut, pour le douanier, une révélation soudaine, et il s’écria avec enthousiasme : – Je vois ce qu’il faut... Il faut de la viande ! Il rapporta chez lui, le lendemain, une provision de ces mollusques pris parmi les plus gros et aux parties les plus nourrissantes du cadavre, les fit cuire, les mangea. Il les trouva tendres, fondant dans la bouche, d’une saveur délicieuse. Une simple aspiration des lèvres les détachait de leur coque, si facilement que la manoeuvre trop lente et difficultueuse de l’épingle devenait inutile. – C’est de la viande qu’il leur faut ! se répétait-il. C’est évident. Le capitaine Kerkonaïc se garda bien de parler à quiconque de sa découverte, et, toute la nuit, il rêva de bigorneaux exorbitants et démesurés, de bigorneaux jouant et se poursuivant sur la mer, paraissant et disparaissant dans des bouillonnements d’écume, comme des baleines. Ce n’est que quelques années après, son service terminé, et lorsqu’il eut bâti sa maison, qu’il commença ses expériences. Il choisit dans la rivière un emplacement fait de trous rocheux, bien capitonné d’algues, et il y installa des parcs semblables à ceux que l’on établit en Hollande pour les huîtres, une suite d’espaces rectangulaires circonscrits par des murs cimentés, bas, garnis chacun d’une vanne, afin de retenir l’eau à marée basse, ou de l’écouler selon les besoins de l’élevage. Ensuite il peupla ces parcs de jeunes bigorneaux, alertes, de belle venue, soigneusement triés parmi ceux qui lui parurent avoir « le plus d’avenir ». Enfin, chaque jour, il leur distribua de la viande. Pour nourrir ses bigorneaux, il se fit braconnier. Toutes les nuits, à l’affût, il tua lapins, lièvres, perdrix, chevreuils, qu’il jetait ensuite, par quartiers saignants, dans ses parcs. Il tua les chats, les chiens rôdeurs, toutes les bêtes qu’attirait l’odeur de la pourriture ou qu’il rencontrait à portée de son fusil. Quand un cheval, une vache crevaient dans le pays, il les achetait, les dépeçait, les entassait, os, muscles et peau, dans ses carrés de pierre, vite devenus un intolérable, un suffocant charnier. Chaque jour, la pourriture montait, montait, empestant l’air, soufflant la mort sur Pontcroix et sur Audierne. Des paysans qui demeuraient à quelques kilomètres de là, furent pris, tout à coup, de maladies inconnues, et périrent dans d’atroces souffrances. Des mouches promenaient la mort parmi les bestiaux, à travers les landes, sur les coteaux, dans les prés. Les chevaux bronchaient sur la route, effrayés par l’infâme odeur, et ne voulaient plus avancer, ou bien s’emportaient. Personne ne venait plus rôder sur les bords de la rivière. On se plaignit... mais en vain... Quant au capitaine, il devint farouche, ainsi qu’une bête. Il ne quittait plus ses parcs, où, dans la pourriture jusqu’au ventre, il remuait avec des crocs les charognes, sur lesquelles les bigorneaux pullulèrent. Plusieurs semaines se passèrent, durant quoi on ne le vit ni à Audierne, ni à Pontcroix, où il avait coutume d’aller, le samedi, faire ses provisions. Mais l’on ne s’inquiéta pas : « Il mange ses charognes, disait-on, pour faire des économies ». Un jour, pourtant, quelqu’un se décida à se rendre au parc. La petite maison blanche, entre les pins, était tout ouverte. – Hé ! capitaine ? Personne ne répondit. Le visiteur descendit vers le parc, toujours criant : – Hé ! capitaine ? Mais personne ne répondit. Et quand il fut près du charnier, le visiteur recula d’horreur. Sur une pyramide de charognes verdissantes, d’où le pus ruisselait en filets visqueux, un homme, les bras en croix, était couché, un homme qu’on n’eût pu reconnaître, car son visage était entièrement dévoré par les bigorneaux, qui avaient vidé ses yeux, rongé ses narines et ses lèvres. C’était le capitaine Jean Kerkonaïc. Il avait raison... C’est de la viande qu’il leur faut !...
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