Solitude !
 
Un soir que le vent soufflait très fort, que la pluie, contre les vitres secouées, battait avec d’étranges résonances, Lucien, effrayé d’être si seul, émit cet aphorisme, qui constituait à peu près toute sa littérature :
« Décidément, la solitude ne vaut rien à l’homme. Voe soli ! »
 
Puis, longuement, il regarda les murs froids du salon, et sur ces murs, des cadres dédorés dans lesquels des portraits d’ancêtres montraient des faces têtues, des yeux mornes, des mâchoires de bêtes, fantômes des rustres lourds et des terribles soldats qu’ils avaient été jadis.
 
Cette brutale vision d’un passé dont il était, à travers quels accrocs et quelles déviations, la pénible survie, n’ayant amené dans son esprit aucune réflexion importante, il se prit à inspecter les vieux meubles rigides et gauchis, contemporains de ces figures, et les poutrelles du plafond qui formaient des entrecroisements d’ombres par où il s’attendait toujours à voir apparaître des fuites de rats et des vols de chauves-souris, son imagination n’allant pas jusqu’à concevoir la forme funèbre des hiboux et des chats huants.
 
Ses yeux errants finirent par se fixer au parquet, sur la fleur d’un tapis, une grossière pivoine rouge qui, bientôt, sous la tension du regard, s’anima, se déforma, pointa en nez d’ivrogne, s’ouvrit en lèvres sanglantes, prit une vague, ironique, caricaturale apparence de visage humain. Lucien s’absorba machinalement en cette contemplation.
 
Au dehors, le vent continuait de souffler, en bourrasque, avec une rage croissante ; la pluie continuait de s’acharner sur les vitres. Et la lampe qui charbonnait faisait se mouvoir, sur les murs, de courtes ombres, grimaçantes.
 
Comme dix heures sonnaient, il se leva, tout frissonnant, du canapé où il était étendu, et se frottant les yeux :
– Allons ! allons ! se dit-il. Est-ce que j’aurais de l’imagination, maintenant ? Se peut-il que, dans une simple fleur de tapisserie, je voie de
   semblables bêtises. Des bêtises qui n’existent pas ? Suis-je donc fou ?.
 
Très agité, il marcha dans le salon. Il lui sembla qu’il éprouvait de violentes douleurs au cerveau, que ses oreilles bourdonnaient, que des bouleversements physiologiques, des ruptures d’artères, des contractions tétaniques s’opéraient dans sa poitrine et dans son
ventre !
 
Il se tâta le pouls, se frappa le thorax, se pétrit le crâne.
– C’est évident ! soupira-t-il. Je suis fou et j’ai la fièvre !
 
En ce moment, lui apparut la vision nette d’un cabanon. Et ce cabanon était aussi un cercueil au fond duquel il se vit couché.
 
Une sueur glacée coula sur son échine. Pour échapper aux pensées de folie et de mort qui l’assaillaient, il marcha plus vite, projeta ses bras en avant, d’un mouvement alternatif, toussa, parla à haute voix, et se mit à chanter.
– Ah ! ah ! ah ! Tra déri déra !
 
Redevenu plus calme, il se rassit et songea à ce qu’il appelait les circonstances pénibles de sa vie.
 
Il y avait trois ans que Lucien, dégoûté de Paris sans qu’il eût pu dire pourquoi, était revenu au fond de sa province natale, dans le petit château qu’il tenait de sa famille, et où, depuis l’enfance, il n’était point retourné.
 
Enfant, il y avait été heureux , du moins, il se l’était persuadé, comme il se persuadait qu’il avait été malheureux à Paris.
 
Mais ses souvenirs d’enfance ne se précisaient guère. Il n’y accrochait aucun fait tangible, aucune certitude de joie définie. Ils se confondaient, ces souvenirs, avec les sujets de narration française, que ses professeurs, au collège, lui donnaient à traiter.
 
De son père, de sa mère, morts aux premières années de sa vie, il ne se rappelait, rien.
 
Il se rappelait seulement, dans un vague de couleurs lointaines et de formes confuses, des herbes, des bois, des vieux murs, un étang, toute une poésie de romance qu’il trouvait très belle et qu’il se plaisait à embellir encore de cette idée, qu’à la beauté de la nature virgilienne, revécue par lui, viendrait s’ajouter l’amer, l’enivrant, le philosophique charme de sa solitude.
 
Oh ! la solitude !
 
La solitude dans les verdures, parmi des odeurs vierges, la solitude au fond des forêts, avec des perspectives de lumière où il verrait passer dans les poudroiements d’aurore, dans des rubescences de soleil couchant, des silhouettes de bêtes chantantes, et des dos de paysans songeurs et muets. Il partit.
 
La solitude, hélas ! ne fut point telle qu’il l’avait imaginée. Au bout de quinze jours, quand il eut revu les herbes, les vieux murs, les bois, quand il eut fait et refait le tour de l’étang, au lieu de goûter les puissants délices qu’il s’était promises, il s’ennuya. Cela lui parut un événement étrange, et très imprévu.
 
Il fit appel aux souvenirs classiques, aux chansons de sa jeunesse, pour y puiser de l’enthousiasme, devant les choses retrouvées, vainement.
 
N’ayant ni métier dans la main, ni rêve dans la tête, il sentit l’ennui grandir au milieu du silence. Et comment résister à l’ennui ?
 
D’abord, il se figura qu’il était malade, qu’il allait mourir, et cela l’occupa quelques semaines. Il passait ses journées à s’inspecter la langue, interroger ses déjections, analyser ses salives, découvrant chaque jour sur son corps, au moindre trouble passager de ses organes, des germes de fièvres mortelles.
 
Ensuite, à de certains phénomènes spirituels qui, pour la première fois, s’attaquaient à son intellectualité, il se figura qu’il était fou.
 
Comme il ne lisait plus les bons livres qui, jadis, entretenaient sa raison dans des connaissances moyennes, dans des notions d’honnêteté courante, comme il n’avait plus personne auprès de lui pour redresser ses erreurs de jugement et de sensibilité, et lui apprendre à penser selon le rite des professeurs de morale bourgeoise, il arriva que, livré à lui-même, il commença de penser par lui-même, et que son esprit délaissé rétrograda vers des conceptions naturelles.
 
– Je redeviens primordial ! se disait-il avec épouvante. Je redeviens préhistorique.
 
Lui, dont l’âme de conservateur avait été si soigneusement, par les prêtres du collège et les vaudevillistes de la vie, façonnée à toutes les croyances religieuses et à tous les respects sociaux, il eut des éveils de conscience, des lueurs farouches de réflexion, qui le troublèrent immensément.
 
Il se surprit à douter de la justice des juges, du désintéressement des ministres, de la bonté héroïque des banquiers. Il ne respecta même plus les corps constitués.
 
Ces phénomènes inquiétants, loin de s’apaiser, redoublèrent d’intensité. La dépravation spéculative ne lui suffit plus. Poussé par une suggestion maudite, il voulut agir ! Il fut bon, généreux, et pitoyable à toutes les douleurs.
 
Il recueillit des vieillards, des malades et des orphelins, évangélisa des prostituées, amena des assassins au repentir. Ses fermiers étaient pauvres ; il n’exigea d’eux aucun payement.
 
Ses domestiques, il les traita comme des êtres humains, faits de chair comme lui.
 
En même temps, son âme s’élevait, sur les ailes de la pitié, jusqu’aux symboles les plus sublimes de l’art. Il découvrait chaque jour des mondes nouveaux, des harmonies irrévélées, des musiques belles comme de la pensée.
 
En lui s’ébauchaient des projets d’oeuvres splendides et pures.
 
Assis sur son fauteuil, le front penché, les mains ballantes, Lucien ce soir-là passait en revue les opinions irrévérencieuses, les criminelles sensations, les actes coupables que lui avait suggérés la solitude. Il n’hésite pas à reconnaître que c’étaient là des signes indéniables de sa déchéance morale, de sa dégradation intellectuelle.
– Comment, se dit-il, avec de pareilles idées, oserais-je me présenter de nouveau dans le monde ? Quel noble salon m’accueillerait ?
 
Quelle famille honnête et distinguée ? Cela ne peut plus durer ainsi ! Encore une année de cette existence, et je serais redevenu un sauvage.
 
Et il se leva, après avoir réfléchi durant quelques minutes.
– Allons ! allons ! pour me laver de cette souillure et me guérir de cette gale, pour redevenir l’homme soumis, normal et propre que
   j’étais, il est temps que je rentre dans la société. Il est temps que je me marie, que je me retrempe dans l’amour.
 
Lucien alluma un bougeoir, se dirigea vers sa chambre.
– Dans le saint amour ! répéta-t-il, tandis qu’il considérait son lit étroit et solitaire, en poussant un soupir qui s’acheva en plainte douloureuse.
 
Il se coucha et, toute la nuit, durant que la tempête hurlait au dehors, il rêva à des choses nuptiales et régulières.
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