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Les Muscades de la Guerliche par Charles DEULIN (1827-1877)
 
Il tira une large bouffée de tabac et l’écho répéta à la ronde :
- Très bien ! très bien ! très bien !
- Silence ! fit le roi. Et maintenant voyons la troisième question. Pourrais-tu me dire ce que je pense ?
- Parbleu ! oui, sire. Votre Majesté pense que je suis le mayeur Sans-Souci, et je ne suis que son serviteur.
- Je te nomme mon premier ministre ! s’écria le monarque en se levant de son trône. Je ne saurais en trouver un plus malin.
 
Mais la Guerliche pria humblement Sa Majesté de l’excuser, et se contenta du grade de meunier du roi des Pays-Bas. C’est la plus grande preuve d’esprit qu’il ait donnée durant sa vie, - non moins grande que celle qu’il donna après sa mort.
 
Quand la Guerliche fut près de sauter le pas, - ayant pris femme, se dit-il, et fait, par conséquent, son purgatoire sur terre, j’ai toutes les chances d’aller en paradis. Mais le métier d’escamoteur n’y mène point directement, pas plus que celui de meunier. Je crains bien d’être forcé de gagner ma place par un dernier tour d’escamotage. Réfléchissons. La chose en vaut la peine.
 
Et il enfonça sa tête dans l’oreiller.
 
C’était justement la Saint-Sylvestre, veille du jour de l’an, et on faisait des gaufres dans toutes les maisons d’Erchin. Au bout d’un petit quart d’heure :
- Femme, dit la Guerliche, pourquoi ne me fais-tu point des gaufres, comme d’habitude ?
- Des gaufres ! Jésus Maria ! quand tu ne peux même plus avaler ta salive !
- N’importe ! Si je ne les mange point, tu les fourreras dans mon cercueil.
 
La meunière obéit, et, pendant qu’on disait les prières des agonisants, elle pétrit ensemble de la farine, du beurre, de la cassonade et mit son gaufrier sur le feu.
 
La Guerliche rendit le dernier soupir quand on retournait la dernière gaufre. Dix minutes après qu’on l’eut porté en terre, il arriva à la porte du paradis, son petit paquet sous le bras.
- Pan ! pan !
- Qui est là ?
- Le meunier la Guerliche.
 
On entendit un bruit de chaussons qui traînaient sur le carreau, et le guichet s’ouvrit.
- Passez votre chemin, fieu… Il n’y a mie de place ici pour les voleurs.
- Voleur ! Et vous, notre maître, est-ce que vous vous êtes toujours bien conduit ? Est-ce que, révérence parler, vous n’avez point renié Dieu trois fois ?
 
Saint Pierre ne trouva rien à répondre et alla faire son rapport à Dieu le Père.
- Il y a là, dit-il, un voleur de meunier qui veut entrer à toute force et qui insulte tout le monde.
- Allez-y, mon brave saint Paul, dit le bon Dieu, et voyez ce que c’est.
 
Saint Paul y alla.
- Pan ! pan !
- Qui est là ?
- Moi, le meunier la Guerliche.
- Vous vous trompez de porte, l’homme de Dieu. Nous ne recevons point les voleurs.
- Bah ! bah ! Si j’ai volé, je n’ai ni persécuté ni tué le pauvre monde, et ce n’est pas moi qui ai gardé les vêtements de ceux qui lapidaient ce bon saint Etienne, entendez-vous, monsieur saint Paul.
 
Saint Paul s’en retourna l’oreilîe basse.
- On n’a jamais vu, dit-il, un si grand bavard.
- Nous avons ici des gens qui n’ont point leur langue en poche, répliqua Dieu le Père. Qu’on lui dépêche saint Augustin, notre plus fameux prédicateur.
- Pan ! pan !
- Qui est là ?
- Le meunier la Guerliche.
- Hélas ! mon cher frère, vous ne pouvez entrer céans, et je vais vous en donner trois raisons qui feront l’objet de ce discours. La première, c’est que Jésus-Christ a dit : Bienheureux les pauvres d’esprit ! le royaume des cieux est à eux. Or, vous ne me paraissez point suffisamment pourvu de cette humilité, de cette simplicité…
- Vous n’êtes mie déjà si simple, vous, notre maître, à ce qu’il me semble.
- La seconde, c’est que vous n’avez point toujours mené une vie exempte de péché…
- Allons, allons, pas tant de contes, fieu. Vous n’aviez point non plus la conscience bien nette quand vous êtes venu céans, et si sainte Monique, votre vénérable mère, n’avait si souvent ouvert le robinet de ses yeux, peut-être bien…
 
Mais saint Augustin ne l’entendait plus, il était déjà loin.
- Que faire ? dit le bon Dieu. A moins de lui envoyer les saints Innocents, je ne vois vraiment pas…
 
Et il envoya les saints Innocents.
- Pan ! pan !
- Qui est là ?
- Le meunier la Guerliche.
- On n’entre pas ! on n’entre pas !
- Ah ! vous voilà, mes petits fieux. C’est justement pour vous que je viens. Est-ce qu’on ne me reproche point d’avoir escamoté la farine de mes pratiques ? Ce que j’en faisais, c’était simplement pour vous apporter un paquet de bonnes gaufres sucrées. Ouvrez vite et tendez vos mains, mes enfants.
 
Les saints Innocents ouvrirent la porte et se précipitèrent en foule, les mains tendues, vers la Guerliche, qui entra librement en distribuant des gaufres à droite et à gauche.
 
On courut rapporter les choses à Dieu le Père.
- Qu’on aille me quérir le garde champêtre ! cria-t-il.
 
Mais c’est en vain qu’on chercha par tout le paradis. On n’y trouva pas un seul garde champêtre.
 
Et voilà comment, après avoir donné à chacun son paquet, l’incomparable la Guerliche entra par un détour dans le paradis ; mais vous ferez bien de ne pas suivre la même voie, car il n’y a si bon cheval qui n’y bronche, et c’est surtout pour arriver à ce point-là que le plus court chemin est la ligne droite.
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