Conte de MIRBEAU, La chanson de Carmen

La chanson de Carmen
Conte à la manière d’Edgar Poë
Dieu m’est témoin que je suis un brave homme, de moeurs douces et même d’une excessive sensitivité. Je pleure facilement sur les malheurs d’autrui, et toutes les douleurs humaines éveillent douloureusement ma compassion.
Je ne puis voir un pauvre sans lui donner ma bourse. J’ai doté des orphelines, établi des jeunes gens méritants, nourri des vieillards, fondé des hospices. J’ai prêché la vertu à des prostituées, le renoncement à des riches.

J’ai ramené au bien et au repentir des misérables qui, un soir, au détour d’un chemin, avaient voulu m’assommer à coups de hache. Partout où j’ai rencontré une blessure, je l’ai pansée et je l’ai guérie. Et bien des fois, descendu dans la nuit des géhennes sociales, j’ai porté aux moribonds la résignation, l’espérance aux désespérés ; bien des fois j’ai changé en cris de joie les lamentations farouches de ces damnés.

Ma pitié et ma bienfaisance s’étendent jusque sur les animaux pour lesquels j’éprouve des tendresses presque humaines. Le jour que mon petit chien mourut, je tombai malade. J’eus de terribles crises de nerfs, et le médecin qui me soignait désespéra de me sauver. Je n’ai jamais permis qu’on chassât sur mes terres, et jamais, jamais je n’ai chassé, car cette idée que j’aurais pu, délibérément et de sang froid, arracher la vie à un être quelconque, me semblait impossible et monstrueuse. Je veille sur les nids bâtis aux hautes branches des arbres ou dans les fentes des vieux murs, et je protège contre les maraudeurs les couvées de perdreaux éparses dans les luzernes et dans les blés.

Suis-je une brute inconsciente, livrée au despotisme de l’instinct, vouée au fatalisme de la perversité ? Un fou que le sang attire comme des lèvres de femme, et qui se rue au meurtre, comme on se rue à l’amour ? Non ! mille fois non. Je vous ai dit que j’étais sensible et bon, je suis aussi ce qu’on appelle un délicat.

J’aime et je comprends toutes les mystérieuses beautés de l’art et de la nature, et nul ne ressent plus vivement que moi les sublimes jouissances qu’elles donnent. J’ai la passion de la philosophie et de la science qui vont cherchant l’inconnu du coeur de l’homme et le pourquoi des lois de la vie.

Et les vers, et la musique, et les grands horizons baignés de vapeurs blondes, et les soirs rouges, et les nuits blanches, et les soleils qui s’enfoncent dans la mer glorieuse font naître en moi d’étranges enthousiasmes et m’emportent en des extases où ma pensée, ravie, plane dans l’universelle beauté, dans l’universelle harmonie des choses, Je crois en Dieu, au Dieu qui récompense et au Dieu qui châtie, au Dieu qui verse sur nous les parfums de l’amour éternel, au Dieu qui pour nous allume les flammes du bûcher expiateur.

Alors pourquoi, pourquoi ai-je commis ce crime horrible ? Pourquoi ai-je tué, avec ce raffinement de calme férocité, oui, pourquoi ai-je tué un être inoffensif qui m’aimait et que j’aimais, car je l’aimais, la pauvre et douce victime. Et pourtant je l’ai tuée, lâchement ; je l’ai tuée pendant que, près de moi, elle dormait ; pendant que, près de moi, en ses songes bienheureux, peut-être mon image lui apparaissait, et qu’elle lui souriait tendrement  près de moi !

Ce crime, ce monstrueux et abominable crime que, depuis deux lentes, éternelles années, je traîne comme un carcan, ce crime qui me torture la chair et me ronge le coeur, je vais vous le dire. Et vous frissonnerez tant de l’entendre, et vous aurez tant d’horreur de le savoir que – ah ! je l’espère, oh ! je vous en supplie  vous me dénoncerez, vous me livrerez à la justice, vous me conduirez à la guillotine. Car, vous le voyez bien, il faut que je meure.

La mort seule peut me délivrer de mes épouvantes, seul mon sang, que versera le bourreau, peut apaiser mes remords et laver dans son bain lustral mon âme couverte d’immondes souillures.

J’aimai Carmen, une enfant de dix-huit ans à peine. Je l’avais, un soir, rencontrée vêtue de haillons, qui se mourait de faim et de misère sur la grand’route. Elle était jolie, mince et fine, toute pâle, avec de grands yeux cernés par la souffrance. Elle était orpheline et faible, personne ne s’intéressait à elle ; elle était douce et triste, de méchantes gens l’avaient battue.

Alors, elle était partie loin, bien loin, s’arrêtant, la nuit, dans les villages et dans les fermes, demandant, pour manger, l’aumône quelquefois, et quelquefois ramassant au bord du chemin les pommes pourries tombées des arbres.
Elle marchait ainsi depuis huit jours. Vers quel pays ? Elle ne le savait pas, n’en connaissant aucun. L’enfant me raconta tout cela en pleurant.

Je fus ému et je pleurai avec elle. Qu’allait-elle devenir, seule ainsi, dans la vie ! Le vice et le crime cheminent dans la campagne, s’embusquent derrière les talus, se tapissent dans l’ombre des bois, et la mort rôde partout. En ce moment un vol sinistre de corbeaux tournoya dans le ciel gris et glacé. J’eus peur, et je me dis que le bon Dieu sans doute l’avait mise là, tout exprès pour moi.

Je l’emportai. Riche, je pouvais bien me payer ce luxe d’une bonne action. Deux mois après, j’épousais Carmen. Dans le pays, où déjà je passais pour un homme étrange, maniaque, ce mariage fut considéré comme un acte de pure démence et ma réputation de fou s’établit définitivement. En me voyant, les gens entre eux se disaient, un peu tremblants : « Le fou, voilà le fou. » Hélas, que ne disaient-ils vrai ?

Heureux, certes, Je l’étais. Carmen se montrait pleine de tendresse, la plus aimante et la plus dévouée et la plus docile des femmes.
Elle me craignait comme un maître et m’adorait comme un dieu. J’entrepris de lui faire une éducation en rapport avec son nouvel état, car, vous devez le penser, n’ayant vécu qu’avec des paysans, ses manières étaient celles des paysans, et elle ne savait rien que garder les oies et chanter des chansons apprises en liant des gerbes de blé, en compagnie des moissonneurs, et dans la salle commune de la ferme, durant les veillées d’hiver.
Mais si son coeur était bon, la nuit, la nuit la plus obstinée régnait en son cerveau.

Les choses les plus simples, elle ne les comprenait pas, en dépit de ses prodigieux efforts et de son ardent désir de me plaire et de m’obéir. Je dus renoncer à orner l’esprit de Carmen des notions les plus élémentaires, et j’en ressentis un vrai chagrin.

Elle ne comprenait qu’une chose, la pauvrette, c’est qu’elle m’aimait, et elle s’ingéniait à m’en donner des preuves, par sa soumission aveugle et ses allures rampantes et craintives de jeune chien. Et puis, elle chantait. Elle chantait en s’habillant, en mangeant, en se promenant, en m’embrassant, qu’elle fût triste ou gaie, elle chantait tout le jour.

Ce qu’elle chantait  ah ! la fatale et maudite chanson ! c’était une vieille romance larmoyante et tendre, pareille à celles que les aveugles nasillent dans les rues. Et sa voix alors prenait une intonation dolente et uniforme, enflant les mots, appuyant indéfiniment sur les syllabes. Cela m’agaçait beaucoup. La chanson de Carmen avait pris toute ma vie.

Elle hantait mes lectures, mes rêveries, mes travaux, mes prières. Elle s’était blottie au fond de mon cerveau et l’emplissait de son bruit stupide et tremblé ; elle avait chassé de mon existence studieuse et réfléchie, tout ce qui, autrement, faisait ma joie et mon orgueil.

Je ne pouvais plus lire, je ne pouvais plus écrire je ne pouvais plus penser J’essayai de fuir cette obsession. Durant des journées entières, je courais à travers les champs, dans la forêt, le long de la rivière, chantant moi-même pour étouffer l’abominable refrain qui me poursuivait.

Mais ni les champs, ni la forêt, ni la rivière, ni ma voix elle-même ne purent me délivrer de l’air maudit. Je le retrouvai partout. Les champs le murmuraient ; il était dans les roulades des fauvettes, dans le bruissement des feuilles, dans la plainte du vent ; la rivière le portait sur ses lentes eaux ; et les bergers conduisant les troupeaux, et les boeufs couchés dans la prairie, redisaient la chanson, l’épouvantable, la suppliciante chanson de Carmen.

Pauvre petite Carmen ! Elle ignorait ces tortures. À quoi bon ? Je n’avais pas voulu lui faire la moindre observation, dans la crainte de lui causer de la peine. Et elle continuait de chanter, pensant que sa voix m’était douce. Un jour cependant, à bout de patience, je la priai de se taire. Elle parut très étonnée, pleura longtemps et promit que plus jamais elle ne chanterait.

L’habitude était si forte chez elle, cette chanson faisait si bien partie de son être, que souvent, s’oubliant tout d’un coup, elle se reprenait à chanter. La voix se taisait, et je m’apercevais au remuement de ses lèvres qu’elle continuait intérieurement l’air commencé à haute voix, malgré elle et comme poussée par une force invisible. Enfin elle ne chanta plus.

Mais ses lèvres toujours remuaient. Ce qui obsédait mes oreilles, obséda mes yeux. Et il arriva cette chose effrayante : je n’entendais plus la chanson, mais je la voyais, je la voyais distinctement, nettement, implacablement. De même qu’autrefois tous les objets me renvoyaient sa voix, de même, maintenant, tous les objets me renvoyaient sa forme terrifiante de fantôme.

Six années – six siècles –, six années de ce tourment diabolique passèrent ainsi. Ma santé s’altérait visiblement, mon intelligence s’ébranlait. Je n’avais plus de goût à rien, et tout m’était insupportable. J’avais délaissé mes études, je devenais sombre, inquiet comme une bête sauvage prisonnière, et souvent tombais en proie à des colères terribles et à de bizarres hallucinations.

Je m’en allais à la mort, et c’était pour moi une grande consolation de penser que je serais bientôt délivré du cauchemar qui pesait sur ma vie.
Une nuit, Carmen, près de moi, dormait paisiblement. Ah ! qu’elle était jolie, avec son maigre, fin et triste visage, sa bouche entr’ouverte, où passait un souffle léger et régulier, et son bras nu replié sous sa tête.

Je la regardais, et doucement je jouais avec ses longs cheveux noirs, dénoués, qui ruisselaient sur l’oreiller.
La veilleuse éclairait Carmen d’une pâle lueur rose. Et soudain, dans le silence de la chambre, une voix s’élève.

La chanson ! La chanson ! Oui c’est elle, c’est bien elle qui est revenue. La voilà, je l’entends, la maudite, la criminelle chanson. Elle s’échappe des lèvres endormies de Carmen. Un flot de sang me monte au cerveau, un frisson me secoue le corps.

Je lève le bras comme pour frapper. Au-dessus de moi, dans l’alcôve, un lourd crucifix d’argent massif est accroché. Je le saisis nerveusement. Mais sa chanson s’est tue. Je n’entends plus que la respiration de Carmen.

Combien de temps suis-je resté ainsi, penché sur la pauvre femme, haletant, suffoquant, le crucifix levé, prêt à frapper ? Je n’en sais rien. La pendule tinta des heures et des heures.

Oh ! elle ne m’échappera plus cette fois, la chanson ! me disais-je. Et je la guettais au coin des lèvres de Carmen, comme un bandit guette au coin d’un bois le voyageur qui va passer, et j’étais irrité qu’elle demeurât muette, et qu’elle n’apparût pas !

Ha ! ha ! enfin je la tiens. La voilà. À peine s’est-elle montrée, que brandissant le crucifix à deux mains, de toute la hauteur de mes bras, je le laisse retomber lourdement sur la tête de Carmen.

Han ! han ! Cela fait un bruit sourd. Han ! han ! Pas un cri, pas une plainte ! Quelques contractions tordent les membres de Carmen. Ses petites mains ont battu l’air, se sont accrochées au drap du lit. Puis elle s’est raidie et n’a plus bougé. C’est tout. La chanson est morte.

Je le croyais ! Hélas ! Carmen est morte, l’innocente et plaintive Carmen. Mais la chanson est plus vivante que jamais, plus impitoyable que jamais, plus torturante que jamais. De l’âme de Carmen, elle est entrée dans mon âme. Elle ne me quitte plus. Je la chante maintenant, je la chante toujours.

Et je ne peux pas ne pas la chanter. J’ai voyagé, elle m’a suivi ; je me suis jeté dans la débauche, elle m’a suivi ; je me suis perdu dans la foule, elle m’a suivi. Elle est partout où je suis, elle est en moi, comme ma chair et comme mon sang.

Oh ! vous aurez pitié de moi et, je l’espère, vous me dénoncerez, vous me livrerez à la justice, vous me conduirez à la guillotine. Car la mort, la bienfaisante mort pourra seule me sauver de ce diable, de ce spectre, de ce remords, de cette vengeance de Dieu, la chanson de Carmen.

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