Avant la fin de l'an, des fruits de l'Hyménée
    Le Ciel bénit leur couche fortunée;
    Ce ne fut pas un Prince, on l'eût bien souhaité;
    Mais la jeune Princesse avait tant de beauté
    Que l'on ne songea plus qu'à conserver sa vie;
    Le Père qui lui trouve un air doux et charmant
    La venait voir de moment en moment,
    Et la Mère encor plus ravie
    La regardait incessamment.
 
    Elle voulut la nourrir elle-même:
    Ah! dit-elle, comment m'exempter de l'emploi
    Que ses cris demandent de moi
    Sans une ingratitude extrême?
    Par un motif de Nature ennemi
    Pourrais-je bien vouloir de mon Enfant que j'aime
    N'être la Mère qu'à demi?
 
    Soit que le Prince eût l'âme un peu mois enflammée
    Qu'aux premiers jours de son ardeur,
    Soit que de sa maligne humeur
    La masse se fût rallumée,
    Et de son épaisse fumée
    Eût obscurci ses sens et corrompu son cœur
    Dans tout ce que fait la Princesse,
    Il s'imagine voir peu de sincérité.
    Sa trop grande vertu le blesse,
    C'est un piège qu'on tend à sa crédulité;
    Son esprit inquiet et de trouble agité
    Croit tous les soupçons qu'il écoute,
    Et prend plaisir à révoquer en doute
    L'excès de sa félicité.
 
    Pour guérir les chagrins dont son âme est atteinte,
    Il la suit, il l'observe, il aime à la troubler
    Par les ennuis de la contrainte,
    Par les alarmes de la crainte,
    Par tout ce qui peut démêler
    La vérité d'avec la feinte.
    C'est trop, dit-il, me laisser endormir;
    Si ses vertus sont véritables,
    Les traitements les plus insupportables
    Ne feront que les affermir.
 
    Dans son Palais il la tient resserrée,
    Loin de tous les plaisirs qui naissent à la Cour
    Et dans sa chambre, où seule elle vit retirée,
    À peine il laisse entrer le jour
    Persuadé que la Parure
    Et le superbe Ajustement
    Du sexe que pour plaire a formé la Nature
    Est le plus doux enchantement
    Il lui demande avec rudesse
    Les perles, les rubis, les bagues, les bijoux
    Qu'il lui donna pour marque de tendresse,
    Lorsque de son Amant il devint son Époux.
 
    Elle dont la vie est sans tache,
    Et qui n'a jamais eu d'attache
    Qu'à s'acquitter de son devoir,
    Les lui donne sans s'émouvoir
    Et même, le voyant se plaire à les reprendre,
    N'a pas moins de joie à les rendre
    Qu'elle en eut à les recevoir
    Pour m'éprouver mon Époux me tourmente,
    Dit-elle, et je vois bien qu'il ne me fait souffrir
    Qu'afin de réveiller ma vertu languissante,
    Qu'un doux et long repos pourrait faire périr.
    S'il n'a pas ce dessein, du moins suis-je assurée
    Que telle est du Seigneur la conduite sur moi
    Et que de tant de maux l'ennuyeuse durée
    N'est que pour exercer ma constance et ma foi.
 
    Pendant que tant de malheureuses
    Errent au gré de leurs désirs
    Par mille routes dangereuses,
    Après de faux et vains plaisirs;
    Pendant que le Seigneur dans sa lente justice
    Les laisse aller aux bords du précipice
    Sans prendre part à leur danger,
    Par un pur mouvement de sa bonté suprême,
    Il me choisit comme un enfant qu'il aime,
    Et s'applique à me corriger.
 
    Aimons donc sa rigueur utilement cruelle,
    On n'est heureux qu'autant qu'on a souffert,
    Aimons sa bonté paternelle
    Et la main dont elle se sert.
 
    Le Prince a beau la voir obéir sans contrainte
    À tous ses ordres absolus:
    Je vois le fondement de cette vertu feinte,
    Dit-il, et ce qui rend tous mes coups superflus,
    C'est qu'ils n'ont porté leur atteinte
    Qu'à des endroits où son amour n'est plus.
 
    Dans son Enfant, dans la jeune Princesse,
    Elle a mis toute sa tendresse;
    À l'éprouver si je veux réussir,
    C'est là qu'il faut que je m'adresse,
    C'est là que je puis m'éclaircir.
 
    Elle venait de donner la mamelle
    Au tendre objet de son amour ardent,
    Qui couché sur son sein se jouait avec elle,
    Et riait en la regardant:
    Je vois que vous l'aimez, lui dit-il, cependant
    Il faut que je vous l'ôte en cet âge encor tendre,
    Pour lui former les mœurs et pour la préserver
    De certains mauvais airs qu'avec vous l'on peut prendre;
    Mon heureux sort m'a fait trouver
    Une Dame d'esprit qui saura l'élever
    Dans toutes les vertus et dans la politesse
    Que doit avoir une Princesse.
    Disposez-vous à la quitter,
    On va venir pour l'emporter.
 
    Il la laisse à ces mots, n'ayant pas le courage,
    Ni les yeux assez inhumains,
    Pour voir arracher de ses mains
    De leur amour l'unique gage;
    Elle de mille pleurs se baigne le visage,
    Et dans un morne accablement
    Attend de son malheur le funeste moment.
 
    Dès que d'une action si triste et si cruelle
    Le ministre odieux à ses yeux se montra,
 
    Il faut obéir lui dit-elle;
    Puis prenant son Enfant qu'elle considéra,
    Qu'elle baisa d'une ardeur maternelle,
    Qui de ses petits bras tendrement la serra,
    Toute en pleurs elle le livra.
    Ah! que sa douleur fut amère!
    Arracher l'enfant ou le cœur
    Du sein d'une si tendre Mère,
    C'est la même douleur
 
    Près de la Ville était un Monastère,
    Fameux par son antiquité,
    Où des Vierges vivaient dans une règle austère,
    Sous les yeux d'une Abbesse illustre en piété.
    Ce fut là que dans le silence,
    Et sans déclarer sa naissance,
    On déposa l'Enfant, et des bagues de prix,
    Sous l'espoir d'une récompense
    Digne des soins que l'on en aurait pris.
 
    Le Prince qui tâchait d'éloigner par la chasse
    Le vif remords qui l'embarrasse
    Sur l'excès de sa cruauté,
    Craignait de revoir la Princesse,
    Comme on craint de revoir une fière Tigresse
    À qui son faon vient d'être ôté;
    Cependant il en fut traité
    Avec douceur avec caresse,
    Et même avec cette tendresse
    Qu'elle eut aux plus beaux jours de sa prospérité.
 
Par cette complaisance et si grande et si prompte,
    Il fut touché de regret et de honte;
    Mais son chagrin demeura le plus fort:
    Ainsi, deux jours après, avec des larmes feintes,
    Pour lui porter encor de plus vives atteintes,
    Il lui vint dire que la Mort
    De leur aimable Enfant avait fini le sort.
 
    Ce coup inopiné mortellement la blesse,
    Cependant malgré sa tristesse,
    Ayant vu son Époux qui changeait de couleur
    Elle parut oublier son malheur
    Et n'avoir même de tendresse
    Que pour le consoler de sa fausse douleur
 
  
    Dans la Ville avec diligence,
    Pour l'Hymen dont le jour s'avance,
    On voit travailler tous les Arts:
    Ici se font de magnifiques chars
    D'une forme toute nouvelle,
    Si beaux et si bien inventés,
    Que l'or qui partout étincelle
    En fait la moindre des beautés.
    Là pour voir aisément et sans aucun obstacle
    Toute la pompe du spectacle,
    On dresse de longs échafauds,
    Ici de grands Arcs triomphaux
    Où du Prince guerrier se célèbre la gloire,
    Et de l'Amour sur lui l'éclatante victoire.
 
    Là, sont forgés d'un art industrieux,
    Ces feux qui par les coups d'un innocent tonnerre,
    En effrayant la Terre,
    De mille astres nouveaux embellissent les Cieux.
    Là d'un ballet ingénieux
    Se concerte avec soin l'agréable folie,
    Et là d'un Opéra peuplé de mille Dieux,
    Le plus beau que jamais ait produit l'Italie,
    On entend répéter les airs mélodieux.
 
    Enfin, du fameux Hyménée,
    Arriva la grande journée.
 
    Sur le fond d'un Ciel vif et pur
    À peine l'Aurore vermeille
    Confondait l'or avec l'azur,
    Que partout en sursaut le beau sexe s'éveille;
    Le Peuple curieux s'épand de tous côtés,
    En différents endroits des Gardes sont postés
    Pour contenir la Populace,
    Et la contraindre à faire place.
    Tout le Palais retentit de clairons,
    De flûtes, de hautbois, de rustiques musettes,
    Et l'on n'entend aux environs
    Que des tambours et des trompettes.
 
    Enfin le Prince sort entouré de sa Cour
    Il s'élève un long cri de joie,
    Mais on est bien surpris quand au premier détour,
    De la Forêt prochaine on voit qu'il prend la voie,
    Ainsi qu'il faisait chaque jour.
    Voilà, dit-on, son penchant qui l'emporte,
    Et de ses passions, en dépit de l'Amour,
    La Chasse est toujours la plus forte.
 
    Il traverse rapidement
    Les guérets de la plaine et gagnant la montagne,
    Il entre dans le bois au grand étonnement
    De la Troupe qui l'accompagne.
 
    Après avoir passé par différents détours,
    Que son cœur amoureux se plaît à reconnaître,
    Il trouve enfin la cabane champêtre,
    Où logent ses tendres amours.
 
    Griselidis de l'Hymen informée,
    Par la voix de la Renommée,
    En avait pris son bel habillement;
    Et pour en aller voir la pompe magnifique,
    De dessous sa case rustique
    Sortait en ce même moment.
 
    Où courez-vous si prompte et si légère?
    Lui dit le Prince en l'abordant
    Et tendrement la regardant;
    Cessez de vous hâter trop aimable Bergère:
    La noce où vous allez, et dont je suis l'Epoux,
    Ne saurait se faire sans vous.
 
    Oui, je vous aime, et je vous ai choisie
    Entre mille jeunes beautés,
    Pour passer avec vous le reste de ma vie,
    Si toutefois mes vœux ne sont pas rejetés.
    Ah! dit-elle, Seigneur je n'ai garde de croire
    Que je sois destinée à ce comble de gloire;
    Vous cherchez à vous divertir.
    Non, non, dit-il, je suis sincère,
    J'ai déjà pour moi votre Père
    (Le Prince avait eu soin de l'en faire avertir).
    Daignez, Bergère, y consentir,
    C'est là tout ce qui reste à faire.
    Mais afin qu'entre nous une solide paix
    Éternellement se maintienne,
    Il faudrait me jurer que vous n'aurez jamais
    D'autre volonté que la mienne.
 
    Je le jure, dit-elle, et je vous le promets;
    Si j'avais épousé le moindre du Village,
    J'obéirais, son joug me serait doux;
    Hélas! combien donc davantage,
    Si je viens à trouver en vous
    Et mon Seigneur et mon Epoux.
 
    Ainsi le Prince se déclare,
    Et pendant que la Cour applaudit à son choix,
    Il porte la Bergère à souffrir qu'on la pare
    Des ornements qu'on donne aux Épouses des Rois.
    Celles qu'à cet emploi leur devoir intéresse
    Entrent dans la cabane, et là diligemment
    Mettent tout leur savoir et toute leur adresse
    À donner de la grâce à chaque ajustement.
 
    Dans cette Hutte où l'on se presse
    Les Dames admirent sans cesse
    Avec quel art la Pauvreté
    S'y cache sous la Propreté;
    Et cette rustique Cabane,
    Que couvre et rafraîchit un spacieux Platane,
    Leur semble un séjour enchanté.
 
    Enfin, de ce Réduit sort pompeuse et brillante
    La Bergère charmante;
    Ce ne sont qu'applaudissements
    Sur sa beauté, sur ses habillements;
    Mais sous cette pompe étrangère
    Déjà plus d'une fois le Prince a regretté
    Des ornements de la Bergère
    L'innocente simplicité.
 
    Sur un grand char d'or et d'ivoire,
    La Bergère s'assied pleine de majesté;
    Le Prince y monte avec fierté,
    Et ne trouve pas moins de gloire
    À se voir comme Amant assis à son côté
    Qu'à marcher en triomphe après une victoire;
    La Cour les suit et tous gardent leur rang
    Que leur donne leur charge ou l'éclat de leur sang.
    La ville dans les champs presque toute sortie
    Couvrait les plaines d'alentour
    Et du choix du Prince avertie,
    Avec impatience attendait son retour.
    Il paraît, on le joint. Parmi l'épaisse foule
    Du Peuple qui se fend le char à peine roule;
    Par les longs cris de joie à tout coup redoublés
    Les chevaux émus et troublés
    Se cabrent, trépignent, s'élancent,
    Et reculent plus qu'ils n'avancent.
 
    Dans le Temple on arrive enfin,
    Et là par la chaîne éternelle
    D'une promesse solennelle,
    Les deux Époux unissent leur destin;
    Ensuite au Palais ils se rendent,
    Où mille plaisirs les attendent,
    Où la Danse, les Jeux, les Courses, les Tournois,
    Répandent l'allégresse en différents endroits;
    Sur le soir le blond Hyménée
    De ses chastes douceurs couronna la journée.
 
    Le lendemain, les différents États
    De toute la Province
    Accourent haranguer la Princesse et le Prince
    Par la voix de leurs Magistrats.
 
    De ses Dames environnée,
    Griselidis, sans paraître étonnée,
    En Princesse les entendit,
    En Princesse leur répondit.
    Elle fit toute chose avec tant de prudence,
    Qu'il sembla que le Ciel eût versé ses trésors
    Avec encor plus d'abondance
    Sur son âme que sur son corps.
    Par son esprit, par ses vives lumières,
    Du grand monde aussitôt elle prit les manières,
    Et même dès le premier jour.
    Des talents, de l'humeur des Dames de sa Cour,
    Elle se fit si bien instruire,
    Que son bon sens jamais embarrassé
    Eut moins de peine à les conduire
    Que ses brebis du temps passé.
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