Ce cher Époux qu'elle regrette
Voulant encore l'éprouver
Lui fait dire dans sa retraite
Qu'elle ait à venir le trouver.
Griselidis, dit-il, dès qu'elle se présente,
Il faut que la Princesse à qui je dois demain
Dans le Temple donner la main,
De vous et de moi soit contente.
Je vous demande ici tous vos soins, et je veux
Que vous m'aidiez à plaire à l'objet de mes vœux;
Vous savez de quel air il faut que l'on me serve,
Point d'épargne, point de réserve;
Que tout sente le Prince, et le Prince amoureux.
Employez toute votre adresse
À parer son appartement,
Que l'abondance, la richesse,
La propreté, la politesse
S'y fassent voir également;
Enfin songez incessamment
Que c'est une jeune Princesse
Que j'aime tendrement.
Pour vous faire entrer davantage
Dans les soins de votre devoir,
Je veux ici vous faire voir
Celle qu'à bien servir mon ordre vous engage.
Telle qu'aux Portes du Levant
Se montre la naissante Aurore,
Telle parut en arrivant
La Princesse plus belle encore.
Griselidis à son abord
Dans le fond de son cœur sentit un doux transport
De la tendresse maternelle;
Du temps passé, de ses jours bienheureux,
Le souvenir en son cœur se rappelle.
Hélas! ma fille, en soi-même dit-elle,
Si le Ciel favorable eût écouté mes vœux,
Serait presque aussi grande, et peut-être aussi belle.
Pour la jeune Princesse en ce même moment
Elle prit un amour si vif, si véhément,
Qu'aussitôt qu'elle fut absente,
En cette sorte au Prince elle parla,
Suivant, sans le savoir, l'instinct qui s'en mêla:
Souffrez, Seigneur, que je vous représente
Que cette Princesse charmante,
Dont vous allez être l'Époux,
Dans l'aise, dans l'éclat, dans la pourpre nourrie,
Ne pourra supporter sans en perdre la vie,
Les mêmes traitements que j'ai reçus de vous.
Le besoin, ma naissance obscure,
M'avaient endurcie aux travaux.
Et je pouvais souffrir toutes sortes de maux
Sans peine et même sans murmure;
Mais elle qui jamais n'a connu la douleur
Elle mourra dès la moindre rigueur,
Dès la moindre parole un peu sèche, un peu dure.
Hélas! Seigneur je vous conjure
De la traiter avec douceur.
Songez, lui dit le Prince avec un ton sévère,
À me servir selon votre pouvoir;
Il ne faut pas qu'une simple Bergère
Fasse des leçons, et s'ingère
De m'avertir de mon devoir.
Griselidis, à ces mots, sans rien dire,
Baisse les yeux et se retire.
Cependant pour l'Hymen les Seigneurs invités,
Arrivèrent de tous côtés;
Dans une magnifique salle
Où le Prince les assembla
Avant que d'allumer la torche nuptiale,
En cette sorte il leur parla:
Rien au monde, après l'Espérance,
N'est plus trompeur que l'Apparence;
Ici l'on en peut voir un exemple éclatant.
Qui ne croirait que ma jeune Maîtresse,
Que l'Hymen va rendre Princesse,
Ne soit heureuse et n'ait le cœur content?
Il n'en est rien pourtant.
Qui pourrait s'empêcher de croire
Que ce jeune Guerrier amoureux de la gloire
N'aime à voir cet Hymen, lui qui dans les Tournois
Va sur tous ses Rivaux remporter la victoire?
Cela n'est pas vrai toutefois.
Qui ne croirait encor qu'en sa juste colère,
Griselidis ne pleure et ne se désespère?
Elle ne se plaint point, elle consent à tout,
Et rien n'à pu pousser sa patience à bout.
Qui ne croirait enfin que de ma destinée
Rien ne peut égaler la course fortunée,
En voyant les appas de l'objet de mes vœux?
Cependant si l'Hymen me liait de ses nœuds,
J'en concevrais une douleur profonde,
Et de tous les Princes du Monde
Je serais le plus malheureux.
L'Énigme vous paraît difficile à comprendre;
Deux mots vont vous la faire entendre,
Et ces deux mots feront évanouir
Tous les malheurs que vous venez d'ouïr.
Sachez, poursuivit-il, que l'aimable Personne
Que vous croyez m'avoir blessé le cœur,
Est ma Fille, et que je la donne
Pour Femme à ce jeune Seigneur
Qui l'aime d'un amour extrême
Et dont il est aimé de même.
Sachez encor que touché vivement
De la patience et du zèle
De l'Épouse sage et fidèle
Que j'ai chassée indignement,
Je la reprends, afin que je répare,
Par tout ce que l'amour peut avoir de plus doux,
Le traitement dur et barbare
Qu'elle a reçu de mon esprit jaloux.
Plus grande sera mon étude
À prévenir tous ses désirs,
Qu'elle ne fut dans mon inquiétude
À l'accabler de déplaisirs;
Et si dans tous les temps doit vivre la mémoire
Des ennuis dont son cœur ne fut point abattu,
Je veux que plus encore on parle de la gloire
Dont j'aurai couronné sa suprême vertu.
Comme quand un épais nuage
A le jour obscurci,
Et que le Ciel de toutes parts noirci,
Menace d'un affreux orage;
Si de ce voile obscur par les vents écarté
Un brillant rayon de clarté
Se répand sur le paysage,
Tout rit et reprend sa beauté;
Telle, dans tous les yeux où régnait la tristesse,
Éclate tout à coup une vive allégresse.
Par ce prompt éclaircissement,
La jeune Princesse ravie
D'apprendre que du Prince elle a reçu la vie
Se jette à ses genoux qu'elle embrasse ardemment.
Son père qu'attendrit une fille si chère,
La relève, la baise, et la mène à sa mère,
À qui trop de plaisir en un même moment
Était presque tout sentiment.
Son cœur, qui tant de fois en proie
Aux plus cuisants traits du malheur,
Supporta si bien la douleur,
Succombe au doux poids de la joie;
À peine de ses bras pouvait-elle serrer
L'aimable Enfant que le ciel lui renvoie,
Elle ne pouvait que pleurer.
Assez dans d'autres temps vous pourrez satisfaire,
Lui dit le Prince, aux tendresses du sang;
Reprenez les habits qu'exige votre rang,
Nous avons des noces à faire.
Au Temple on conduisit les deux jeunes Amants,
Où la mutuelle promesse
De se chérir avec tendresse
Affermit pour jamais leurs doux engagements.
Ce ne sont que Plaisirs, que Tournois magnifiques,
Que Jeux, que Danses, que Musiques,
Et que Festins délicieux,
Où sur Griselidis se tournent tous les yeux,
Où sa patience éprouvée
Jusque au Ciel est élevée
Par mille éloges glorieux:
Des Peuples réjouis la complaisance est telle
Pour leur Prince capricieux,
Qu'ils vont jusqu'à louer son épreuve cruelle,
À qui d'une vertu si belle,
Si séante au beau sexe, et si rare en tous lieux,
On doit un si parfait modèle.