LA BELLE AU BOIS DORMANT

la légende dit que Perrault prit pour modèle le château d’Ussé, vers Tours. Ce conte a été adapté par les studios Disney en 1959

Il était une fois un Roi et une Reine qui étaient si fâchés de n’avoir point d’enfants, si fâchés qu’on ne saurait dire. Ils allèrent à toutes les eaux du monde, vœux, pèlerinages, menues dévotions ; tout fut mis en œuvre, et rien n’y faisait.

Enfin pourtant la Reine devint grosse, et accoucha d’une fille : on fit un beau Baptême ; on donna pour Marraines à la petite Princesse toutes les Fées qu’on pût trouver dans le Pays (il s’en trouva sept), afin que chacune d’elles lui faisant un don, comme c’était la coutume des Fées en ce temps-là, la Princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables.

Après les cérémonies du Baptême toute la compagnie revint au Palais du Roi, où il y avait un grand festin pour les Fées.

On mit devant chacune d’elles un couvert magnifique, avec un étui d’or massif, où ily avait une cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table.

On vit entrer une vieille Fée qu’on n’avait point priée parce qu’il yavait plus de
cinquante ans qu’elle n’était sortie d’une Tour et qu’on la croyait morte, ou enchantée.

Le Roi lui fit donner un couvert, mais il n’y eut pas moyen de lui donner un étui d’or
massif, comme aux autres, parce que l’on n’en avaitfait faire que sept pour les sept Fées.

La vieille crut qu’on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents.

Une des jeunes Fées qui se trouva auprès d’elle l’entendit, etjugeant qu’elle
pourrait donner quelque fâcheux don à la petite Princesse, alla, dès qu’on fut
sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de
pouvoir réparer autantqu’il lui serait possible le mal que la vieille aurait fait.

Cependant les Fées commencèrent à faire leurs dons à la Princesse.

La plus jeune lui donna pour don qu’elle serait la plus belle du monde,celle d’après qu’elle aurait de l’esprit comme un Ange, la troisième qu’elle aurait une grâce admirable à tout ce qu’elle ferait,
la quatrième qu’elle danserait parfaitement bien,
la  cinquième qu’elle chanterait comme un Rossignol,
et la sixième qu’elle jouerait de toutes sortes d’instruments à la perfection.

Le rang de la vieille Fée étant venu, elle dit en branlant la tête, encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d’un fuseau, et qu’elle en mourrait.
Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n’y eut personne qui ne pleurât.

Dans ce moment la jeune Fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles :
– Rassurez-vous, Roi et Reine, votre fille n’en mourra pas : il est vrai que je n’ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait. La Princesse se percera la main d’un fuseau ; mais au lieu d’en mourir,
elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d’un Roi viendra laréveiller.

Le Roi, pour tâcher d’éviter le malheur annoncé par la vieille,
fit publier aussitôt un Edit, par lequel il défendait à tous de filer au fuseau,
ni d’avoir des fuseaux chez soi sous peine de mort.

Au bout de quinze ou seize ans, le Roi et la Reine étant allés à une de leurs
Maisons de plaisance, il arriva que la jeune Princesse courant un jour dans
le Château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu’au haut d’un donjon
dans un petit galetas, où une bonne Vieille était seule à filer sa quenouille.

Cette bonne femme n’avait pointentendu parler des défenses que le
Roi avait faites de filer au fuseau.

– Que faites-vous là, ma bonne femme ? dit la Princesse.
– Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas.
– Ha ! que cela est joli, reprit la Princesse, comment faites-vous ? Donnez-moi que je voie si j’en ferais bien autant.

Elle n’eut pas plus tôt pris le fuseau, que comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d’ailleurs l’arrêt des Fées l’ordonnait ainsi, elle s’en perça la main, et tomba évanouie.

La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours : on vient de tous côtés, on jette de l’eau au visage de la Princesse, on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les tempes avec de l’eau dela Reine de Hongrie ; mais rien ne la faisait revenir.

Alors le Roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées, et jugeant bien qu’il fallait que cela arrivât, puisque les fées l’avaient dit, fit mettre la Princesse dans le plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d’or et d’argent.

On eût dit d’un Ange, tant elle était belle ; car son évanouissement n’avaitpas ôté les couleurs vives de son teint : ses joues étaient écarlates, et ses lèvres comme du corail ;
elle avait seulement les yeux fermés,mais on l’entendait respirer doucement, ce qui montrait bien qu’elle n’était pas morte.

Le Roi ordonna qu’on la laissât dormir, jusqu’à ce que son heure de se réveiller fût venue.

La bonne Fée qui lui avait sauvé la vie, en la condamnant à dormir cent ans, était dans le Royaume de Mataquin, à douze mille lieues delà, lorsque l’accident arriva à la Princesse ;
mais elle en fut avertie en un instant par un petit Nain, qui avait des bottes de sept lieues(c’était des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d’une seule enjambée).

La Fée partit aussitôt, et on la vit au bout d’une heure arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons.

Le Roi lui alla présenter la main à la descente du chariot.

Elle approuva tout ce qu’ilavait fait ; mais comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que quand la Princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux Château.

Voici ce qu’elle fit : elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce Château (hors le Roi et la Reine),
Gouvernantes, Fille sd’Honneur, Femmes de Chambre, Gentilshommes, Officiers, Maîtresd’Hôtel, Cuisiniers,
Marmitons, Galopins, Gardes, Suisses, Pages,Valets de pied ;
elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuries, avec les Palefreniers, les gros mâtins de basse-cour,
et Pouffe, la petite chienne de la Princesse, qui était auprès d’elle sur son lit.

Dès qu’elle les eut touchés, ils s’endormirent tous, pour ne se réveiller qu’en même temps que leur Maîtresse, afin d’être tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin : les broches mêmes qui étaient au feu toutes pleines de perdrix et de faisans s’endormirent, et le feu aussi.

Tout cela se fit en un moment ; les Fées n’étaient pas longues àleur besogne.

Alors le Roi et la Reine, après avoir embrassé leur chère enfant sans qu’elle s’éveillât, sortirent du Château, et firent publier des défenses à qui que ce soit d’en approcher.

Ces défenses n’étaient pas nécessaires, car il crût dans un quart d’heure tout autour du parc unesi grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d’épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n’y aurait pu passer.

En sorte qu’on ne voyait plus que le haut des Tours duChâteau, encore n’était-ce que de bien loin.

On ne douta point que lafée n’eût encore fait là un tour de son métier, afin que la princesse,pendant qu’elle dormirait, n’eût rien à craindre des Curieux.

Au bout de cent ans, le Fils du Roi qui régnait alors, et qui était d’une autre famille que la Princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c’était que ces Tours qu’il voyait au-dessus d’un grand bois fort épais ; chacun lui répondit selon qu’ilen avait ouï parler.

Les uns disaient que c’était un vieux Château où il revenait des Esprits ; les autres que tous les Sorciers de la contrée y faisaientleur sabbat.

La plus commune opinion était qu’un Ogre y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu’il pouvait attraper, pourpouvoir les manger à son aise, et sans qu’on le pût suivre, ayant seulle pouvoir de se faire un passage au travers du bois.

Le Prince ne savait qu’en croire, lorsqu’un vieux Paysan prit la parole, et lui dit :

– Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j’ai entendu dire demon père qu’il y avait dans ce Château une Princesse, la plus belle du monde; qu’elle devait y dormir cent ans, et qu’elle serait réveillée par le fils d’un Roi, à qui elle était réservée.

Le jeune Prince à ce discours se sentit tout de feu ; il crut sans hésiter qu’il mettrait fin à une si belle aventure ; et poussé par l’amour et par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qu’il en était.

A peine s’avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s’écartèrent d’eux-mêmes pour le laisser passer; il marcha vers le Château qu’il voyait au bout d’une grande avenue où il entra, et ce qui le surprit un peu,
il vit que personne de ses gens ne l’avait pu suivre, parce que les arbres s’étaient rapprochés dès qu’il avait été passé.

Il continua donc son chemin;  un Prince jeune et amoureux est toujours vaillant.

Il entra dans une grande avant-cour où tout ce qu’il vit d’abord était capable de le glacer de crainte : c’était un silence affreux, l’image de la mort s’y présentait partout, et ce n’était que des corps étendus d’hommes et d’animaux, qui paraissaient morts.

Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonné et à la face vermeille des Suisses qu’ils n’étaient qu’endormis, et leurs tasses, où il y avaitencore quelques gouttes de vin, montraient assez qu’ils s’étaient endormis en buvant.

Il passe une grande cour pavée de marbre, il monte l’escalier,
il entre dans la salle des Gardes qui étaient rangés en haie,
l’arme sur l’épaule, et ronflants de leur mieux.

Il traverse plusieurs chambres pleines de Gentilshommes
et de Dames, dormant tous, les uns debout, lesautres assis ;
l entre dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les
rideaux étaient ouverts de tous côtés,le plus beau spectacle
qu’il eût jamais vu: une Princesse qui paraissait avoir quinze
ou seize ans, et dont l’éclat resplendissant avait quelque chose
de lumineux et de divin.

Il s’approcha en tremblant et en admirant,
et se mit à genoux auprès d’elle.

Alors comme la fin de l’enchantement était venue,
la Princesse s’éveilla ; et le regardant avec des yeux plus
tendres qu’une premièrevue ne semblait le permettre :

– Est-ce vous, mon Prince ? Lui dit-elle, vous vous êtes bien fait attendre.

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