Suivant Suivant HAUT Audio SOMMAIRE Tetxte SOMMAIRELe Prince, par hasard ou par sa destinée, Prit une route détournée Où nul des Chasseurs ne le suit; Plus il court, plus il s'en sépare: Enfin à tel point il s'égare Que des chiens et des cors il n'entend plus le bruit. L'endroit où le mena sa bizarre aventure, Clair de ruisseaux et sombre de verdure, Saisissait les esprits d'une secrète horreur; La simple et naïve Nature S'y faisait voir et si belle et si pure, Que mille fois il bénit son erreur Rempli des douces rêveries Qu'inspirent les grands bois, les eaux et les prairies, Il sent soudain frapper et son cœur et ses yeux Par l'objet le plus agréable, Le plus doux et le plus aimable Qu'il eût jamais vu sous les Cieux. C'était une jeune Bergère Qui filait aux bords d'un ruisseau, Et qui conduisant son troupeau, D'une main sage et ménagère Tournait son agile fuseau. Elle aurait pu dompter les cœurs les plus sauvages; Des lys, son teint a la blancheur Et sa naturelle fraîcheur S'était toujours sauvée à l'ombre des bocages: Sa bouche, de l'enfance avait tout l'agrément, Et ses yeux qu'adoucit une brune paupière, Plus bleus que n'est le firmament, Avaient aussi plus de lumière. Le Prince, avec transport, dans le bois se glissant, Contemple les beautés dont son âme est émue, Mais le bruit qu'il fait en passant De la Belle sur lui fit détourner la vue; Dès qu'elle se vit aperçue, D'un brillant incarnat la prompte et vive ardeur De son beau teint redoubla la splendeur, Et sur son visage épandue, Y fit triompher la pudeur. Sous le voile innocent de cette honte aimable, Le Prince découvrit une simplicité, Une douceur, une sincérité, Dont il croyait le beau sexe incapable, Et qu'il voit là dans toute leur beauté. Saisi d'une frayeur pour lui toute nouvelle, Il s'approche interdit, et plus timide qu'elle, Lui dit d'une tremblante voix, Que de tous ses veneurs il a perdu la trace, Et lui demande si la chasse N'a point passé quelque part dans le bois. Rien n'a paru, Seigneur dans cette solitude, Dit-elle, et nul ici que vous seul n'est venu; Mais n'ayez point d'inquiétude, Je remettrai vos pas sur un chemin connu. De mon heureuse destinée Je ne puis, lui dit-il, trop rendre grâce aux Dieux; Depuis longtemps je fréquente ces lieux, Mais j'avais ignoré jusqu'à cette journée Ce qu'ils ont de plus précieux. Dans ce temps elle voit que le Prince se baisse Sur le moite bord du ruisseau, Pour étancher dans le cours de son eau La soif ardente qui le presse. Seigneur, attendez un moment, Dit-elle, et courant promptement Vers sa cabane, elle y prend une tasse Qu'avec joie et de bonne grâce, Elle présente à ce nouvel Amant. Les vases précieux de cristal et d'agate Où l'or en mille endroits éclate, Et qu'un Art curieux avec soin façonna, N'eurent jamais pour lui, dans leur pompe inutile, Tant de beauté que le vase d'argile Que la Bergère lui donna. Cependant pour trouver une route facile Qui mène le Prince à la Ville, Ils traversent des bois, des rochers escarpés Et de torrents entrecoupés; Le Prince n'entre point dans de route nouvelle Sans en bien observer tous les lieux d'alentour Et son ingénieux Amour Qui songeait au retour En fit une carte fidèle. Dans un bocage sombre et frais Enfin la Bergère le mène, Où de dessous ses branchages épais Il voit au loin dans le sein de la plaine Les toits dorés de son riche Palais. S'étant séparé de la Belle, Touché d'une vive douleur, À pas lents il s'éloigne d'Elle, Chargé du trait qui lui perce le cœur; Le souvenir de sa tendre aventure Avec plaisir le conduisit chez lui. Mais dès le lendemain il sentit sa blessure, Et se vit accablé de tristesse et d'ennui. Dès qu'il le peut il retourne à la chasse, Où de sa suite adroitement Il s'échappe et se débarrasse Pour s'égarer heureusement. Des arbres et des monts les cimes élevées, Qu'avec grand soin il avait observées, Et les avis secrets de son fidèle Amour, Le guidèrent si bien que malgré les traverses De cent routes diverses, De sa jeune Bergère il trouva le séjour. Il sut qu'elle n'a plus que son Père avec elle, Que Griselidis on l'appelle, Qu'ils vivent doucement du lait de leurs brebis, Et que de leur toison qu'elle seule elle file, Sans avoir recours à la ville, Ils font eux-mêmes leurs habits. Plus il la voit, plus il s'enflamme Des vives beautés de son âme Il connaît en voyant tant de dons précieux, Que si la Bergère est si belle, C'est qu'une légère étincelle De l'esprit qui l'anime a passé dans ses yeux. Il ressent une joie extrême D'avoir si bien placé ses premières amours; Ainsi sans plus tarder il fit dès le jour même Assembler son Conseil et lui tint ce discours Enfin aux Lois de l'Hyménée Suivant vos vœux je me vais engager; Je ne prends point ma femme en Pays étranger, Je la prends parmi vous, belle, sage, bien née, Ainsi que mes aïeux ont fait plus d'une fois. Mais j'attendrai cette grande journée A vous informer de mon choix. Dès que la nouvelle fut sue, Partout elle fut répandue. On ne peut dire avec combien d'ardeur L'allégresse publique De tous côtés s'explique; Le plus content fut l'Orateur, Qui par son discours pathétique Croyait d'un si grand bien être l'unique Auteur Qu'il se trouvait homme de conséquence! Rien ne peut résister à la grande éloquence, Disait-il sans cesse en son cœur Le plaisir fut de voir le travail inutile Des Belles de toute la Ville Pour s'attirer et mériter le choix Du Prince leur Seigneur qu'un air chaste et modeste Charmait uniquement et plus que tout le reste, Ainsi qu'il l'avait dit cent fois. D'habit et de maintien toutes elles changèrent, D'un ton dévot elles toussèrent, Elles radoucirent leurs voix, De demi-pied les coiffures baissèrent, La gorge se couvrit, les manches s'allongèrent, À peine on leur voyait le petit bout des doigts.
Grisélidis marquise de Saluces a pu vivre (réellement ou pas) 11ième siècle. Son histoire, peut-être fondée sur une réalité a servi de texte à un très grand nombre de récits célèbres au Moyen âge. Grisélidis était une pauvre gardeuse de moutons. Elle fut remarquée par un riche seigneur du Piémont: le marquis de Saluces. Pour être sûr de son amour il lui infligea des épreuves comme: la répudier, lui voler ses enfants, la renvoyer dans sa maison de gardeuse d'oies ou elle vivait très pauvrement. Sa patience et son amour restèrent si fort que son mari la combla de respect, d'honneur et d'amour. Au pied des célèbres montagnes Où le Pô s'échappant de dessous ses roseaux, Va dans le sein des prochaines campagnes Promener ses naissantes eaux, Vivait un jeune et vaillant Prince, Les délices de sa Province: Le ciel, en le formant, sur lui tout à la fois Versa ce qu'il a de plus rare, Ce qu'entre ses amis d'ordinaire il sépare, Et qu'il ne donne qu'aux grands Rois. Comblé de tous les dons et du corps et de l'âme, Il fut robuste, adroit, propre au métier de Mars, Et par l'instinct secret d'une divine flamme, Avec ardeur il aima les beaux Arts. Il aima les combats, il aima la victoire, Les grands projets, les actes valeureux, Et tout ce qui fait vivre un beau nom dans l'histoire; Mais son cœur tendre et généreux Fut encor plus sensible à la solide gloire De rendre ses Peuples heureux. Ce tempérament héroïque Fut obscurci d'une sombre vapeur Qui, chagrine et mélancolique, Lui faisait voir dans le fond de son cœur Tout le beau sexe infidèle et trompeur: Dans la femme où brillait le plus rare mérite, Il voyait une âme hypocrite, Un esprit d'orgueil enivré, Un cruel ennemi qui sans cesse n'aspire Qu'à prendre un souverain empire Sur l'homme malheureux qui lui sera livré. Le fréquent usage du monde, Où l'on ne voit qu'Époux subjugués ou trahis, Joint à l'air jaloux du Pays, Accrut encor cette haine profonde. Il jura donc plus d'une fois Que quand même le Ciel pour lui plein de tendresse Formerait une autre Lucrèce, Jamais de l'hyménée il ne suivrait les lois. Ainsi, quand le matin, qu'il donnait aux affaires, Il avait réglé sagement Toutes les choses nécessaires Au bonheur du gouvernement, Que du faible orphelin, de la veuve oppressée, Il avait conservé les droits, Ou banni quelque impôt qu'une guerre forcée Avait introduit autrefois, L'autre moitié de la journée À la chasse était destinée, Où les Sangliers et les Ours, Malgré leur fureur et leurs armes Lui donnaient encor moins d'alarmes Que le sexe charmant qu'il évitait toujours. Cependant ses sujets que leur intérêt presse De s'assurer d'un successeur Qui les gouverne un jour avec même douceur, À leur donner un fils le conviaient sans cesse. Un jour dans le Palais ils vinrent tous en corps Pour faire leurs derniers efforts; Un Orateur d'une grave apparence, Et le meilleur qui fût alors, Dit tout ce qu'on peut dire en pareille occurrence. Il marqua leur désir pressant De voir sortir du Prince une heureuse lignée Qui rendît à jamais leur État florissant; Il lui dit même en finissant Qu'il voyait un Astre naissant Issu de son chaste hyménée Qui faisait pâlir le Croissant. D'un ton plus simple et d'une voix moins forte, Le Prince à ses sujets répondit de la sorte: Le zèle ardent, dont je vois qu'en ce jour Vous me portez aux nœuds du mariage, Me fait plaisir et m'est de votre amour Un agréable témoignage; J'en suis sensiblement touché, Et voudrais dès demain pouvoir vous satisfaire: Mais à mon sens l'hymen est une affaire Où plus l'homme est prudent, plus il est empêché. Observez bien toutes les jeunes filles; Tant qu'elles sont au sein de leurs familles, Ce n'est que vertu, que bonté, Que pudeur que sincérité, Mais sitôt que le mariage Au déguisement a mis fin Et qu'ayant fixé leur destin Il n'importe plus d'être sage, Elles quittent leur personnage, Non sans avoir beaucoup pâti, Et chacune dans son ménage Selon son gré prend son parti. L'une d'humeur chagrine, et que rien ne récrée, Devient une Dévote outrée, Qui crie et gronde à tous moments; L'autre se façonne en Coquette Qui sans cesse écoute ou caquette, Et n'a jamais assez d'Amants; Celle-ci des beaux Arts follement curieuse, De tout décide avec hauteur Et critiquant le plus habile Auteur Prend la forme de Précieuse; Cette autre s'érige en Joueuse, Perd tout, argent, bijoux, bagues, meubles de prix, Et même jusqu'à ses habits. Dans la diversité des routes qu'elles tiennent, Il n'est qu'une chose où je vois Qu'enfin toutes elles conviennent, C'est de vouloir donner la loi. Or je suis convaincu que dans le mariage On ne peut jamais vivre heureux, Quand on y commande tous deux; Si donc vous souhaitez qu'à l'hymen je m'engage, Cherchez une jeune beauté Sans orgueil et sans vanité, D'une obéissance achevée, D'une patience éprouvée, Et qui n'ait point de volonté, Je la prendrai quand vous l'aurez trouvée. Le Prince ayant mis fin à ce discours moral, Monte brusquement à cheval, Et court joindre à perte d'haleine Sa meute qui l'attend au milieu de la plaine. Après avoir passé des prés et des guérets, Il trouve ses Chasseurs couchés sur l'herbe verte; Tous se lèvent et tous alertes Vont trembler de leurs cors les hôtes des forêts. Des chiens courants l'aboyante famille, Deçà, delà, parmi le chaume brille, Et les limiers à l'œil ardent Qui du fort de la Bête à leur poste reviennent, Entraînent en les regardant Les forts valets qui les retiennent. S'étant instruit par un des siens Si tout est prêt, si l'on est sur la trace, Il ordonne aussitôt qu'on commence la chasse, Et fait donner le Cerf aux chiens. Le son des cors qui retentissent, Le bruit des chevaux qui hennissent Et des chiens animés les pénétrants abois, Remplissent la forêt de tumulte et de trouble, Et pendant que l'écho sans cesse les redouble, S'enfoncent avec eux dans les plus creux du bois. Le Prince, par hasard ou par sa destinée, Prit une route détournée Où nul des Chasseurs ne le suit; Plus il court, plus il s'en sépare: Enfin à tel point il s'égare Que des chiens et des cors il n'entend plus le bruit.
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