Crochet versa cinq gouttes de ce liquide dans la tasse. Ce faisant, sa main tremblait, de joie plus que de honte, et s’il évitait de regarder le dormeur, c’était de peur d’en répandre à côté.
Longuement il contempla sa victime avec une joie mauvaise, puis fit demi-tour et remonta à l’air libre au prix de mille contorsions. Lorsqu’il réapparut à l’autre extrémité du tronc, on eût dit le mal en personne surgissant de sa tanière.
Rabattant son chapeau sur ses yeux, il s’enveloppa dans son manteau comme pour dérober aux ténèbres de la nuit le plus noir de ses éléments, et il se fraya un chemin à travers la forêt tout en se marmottant d’étranges choses à lui-même.
Peter continuait à dormir. La lumière de la lampe vacilla puis s’éteignit, laissant la pièce dans le noir ; mais Peter dormait toujours.
Le crocodile devait sonner dix heures quand enfin il s’assit subitement dans son lit, réveillé par il ne savait quoi.
Quelqu’un frappait très doucement à la porte de son arbre.
Ces petits coups prudents avaient une résonance sinistre dans le silence des lieux.
Peter porta la main à son poignard, puis il parla.
— Qui est là ?
Il n’y eut pas de réponse, sinon qu’au bout d’un assez long moment, les petits coups reprirent contre la porte.
— Qui est là ?
Pas de réponse.
Cela le fit palpiter d’émotion, ce qu’il adorait, au reste. En deux enjambées il atteignit la porte.
À la différence de celle de La Plume, la sienne fermait entièrement l’orifice du tronc, si bien qu’il ne pouvait ni voir qui frappait ni en être vu.
— Je n’ouvrirai pas tant que vous n’aurez pas dit qui vous êtes, lança-t-il.
Enfin, le visiteur se décida à parler, d’une voix qui tintinnabulait joliment.
— Laisse-moi entrer, Peter.
C’était Clochette. Rapidement, Peter lui ouvrit.
Elle se précipita dans la chambre, rouge de surexcitation et sa robe couverte de boue.
— Qu’y a-t-il ?
— Devine ! Tu n’as droit qu’à trois questions !
— Assez plaisanté ! s’impatienta Peter.
Alors, en une seule phrase grammaticalement incorrecte mais aussi longue qu’un ruban de prestidigitateur, elle lui raconta la capture de Wendy et des garçons.
Le cœur de Peter bondit dans sa poitrine. Wendy prisonnière sur un bateau de pirates, elle qui aimait tant l’ordre et la propreté !
— Je la délivrerai ! s’écria-t-il.
Tout en bondissant sur ses armes, il aperçut son -médicament : voilà qui ferait plaisir à Wendy, s’il le buvait. Et il tendit la main vers le breuvage fatal.
— Non ! cria Clo de sa voix perçante.
Elle avait entendu Crochet se parler tout haut dans la forêt et se vanter d’avoir empoisonné Peter.
— Pourquoi non ? demanda Peter.
— C’est un breuvage empoisonné !
— Empoisonné ? Par qui ?
— Crochet.
— Ne sois pas sotte. Comment Crochet serait-il venu ici ?
Hélas ! Clochette ne pouvait l’expliquer puisqu’elle ignorait le secret de l’arbre de La Plume.
Mais les paroles du capitaine ne laissaient place à aucun doute. Il y avait du poison dans la tasse de Peter.
— Si Crochet était venu, je l’aurais vu, protesta le garçon. Je ne dors jamais.
Il porta la tasse à ses lèvres. Pas le moment de discuter mais d’agir : vive comme l’éclair, Clo se plaça entre la bouche et la tasse et but le breuvage jusqu’à la lie.
— Tu oses boire mon médicament ! s’indigna Peter.
Mais au lieu de répondre, la fée battait de l’aile, vacillante.
— Clo ! qu’y a-t-il ?
— C’était empoisonné, Peter, dit-elle doucement. Et je m’en vais mourir.
— Oh ! Clochette, tu as bu pour me sauver la vie !
— Oui !— Mais pourquoi, Clo ?
Ses ailes la portaient à peine, pourtant elle vint se poser sur son épaule, lui mordilla tendrement le menton et murmura à son oreille.
— Espèce d’imbécile.
Et elle se traîna jusqu’à son lit où elle s’affaissa. Peter s’agenouilla tristement près de la petite chambre de Clo.
La lumière de la petite fée pâlissait de minute en minute ; si elle venait à s’éteindre, ce serait pour toujours, et Peter le savait.
Ses larmes causèrent un tel plaisir à Clochette qu’elle lui posa un doigt sur la joue pour les sentir rouler.
Elle parlait d’une voix si faible qu’il ne saisit pas tout de suite ce qu’elle disait.
Puis il comprit. Clo pensait qu’elle pourrait être sauvée si des enfants proclamaient bien haut qu’ils croient aux fées.
Peter tendit aussitôt les bras.
Il n’y avait pas d’enfants ici, et c’était la nuit, mais Peter s’adressait à tous ceux qui rêvent au pays de l’imaginaire et qui, par conséquent, se trouvaient plus proches de lui que vous ne le pensez : garçons et filles en chemise de nuit, bébés Peaux-Rouges suspendus aux arbres dans leur berceau.
— Croyez-vous aux fées ? cria Peter.
Clochette s’assit vivement sur sa couche, anxieuse de connaître son sort. Elle crut d’abord entendre des réponses affirmatives, mais elle n’en était pas certaine.
— Qu’en penses-tu ? demanda-t-elle à Peter.
— Si vous croyez aux fées, cria Peter aux enfants, frappez bien fort dans vos mains, ne laissez pas mourir Clochette !
Beaucoup applaudirent. Certains s’abstinrent. Et quelques garnements sifflèrent.
Puis les applaudissements cessèrent brusquement, comme si toutes les mamans du monde s’étaient précipitées en même temps dans les chambres des enfants pour voir ce qui s’y passait. Mais Clo était sauvée.
D’abord sa voix tinta de nouveau. Puis elle bondit de son lit. Enfin elle se remit à voltiger dans la pièce, d’un vol plus joyeux et hardi que jamais. Elle oublia de remercier ceux qui avaient applaudi, mais elle aurait bien aimé tenir les voyous qui avaient osé siffler !
— Et maintenant, allons délivrer Wendy !
La lune voguait dans un ciel lourd de nuages, quand Peter émergea de son arbre, couvert d’armes mais peu vêtu quant au reste.
Ce genre de nuit ne convenait pas tellement à sa périlleuse entreprise, car il projetait de survoler le terrain de très près, afin de ne perdre aucun indice.
Mais, avec cette lumière intermittente, voler bas l’eût obligé à traîner son ombre parmi les arbres, ce qui risquait de déranger les oiseaux et d’avertir l’ennemi de sa présence.
Du coup, il regretta d’avoir baptisé les oiseaux de 1’lle de noms par trop barbares, si bien que ces farouches volatiles se laissaient difficilement approcher.
Il n’y avait donc d’autre solution que de se frayer un chemin à la manière Peau-Rouge, dont heureusement il était un adepte fervent.
Mais voilà, dans quelle direction chercher ?
Rien ne l’assurait que les enfants avaient été emmenés à bord du navire. La neige était tombée et avait recouvert d’une légère couche toute trace de pas.
Un silence de mort pesait sur 1’lle comme si la nature était encore sous le coup du récent carnage.
Peter avait initié les enfants à certaines coutumes de la forêt qu’il avait lui-même apprises de Lis Tigré et de Clo. Il espérait qu’en ces heures d’épreuve, les enfants s’en étaient souvenus.
La Plume n’avait pas dû manquer l’occasion de faire une entaille aux arbres, par exemple, Le Frisé avait sans doute semé des graines, ou Wendy avait abandonné son mouchoir à un endroit bien en vue.
Mais pour repérer de tels indices, il aurait fallu attendre jusqu’au matin ; or, le temps pressait.
Les puissances d’en haut avaient choisi Peter pour cette mission, mais elles n’avaient pas l’intention de l’aider.
À part le crocodile qui, à un moment, le dépassa, aucun être vivant ne manifestait sa présence.
Pourtant la mort, il le savait, pouvait l’attendre à l’arbre suivant, ou surgir par derrière pour le surprendre.
Il lança son terrible défi :
— À nous deux, capitaine Crochet !
Tantôt il rampait dans les herbes comme un serpent, tantôt il bondissait à travers les clairières baignées de lune, un doigt sur la bouche et son poignard prêt à frapper.
Il était suprêmement heureux.