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Chapitre 14 : Sur le bateau pirate  suite et fin                              
  
John avait déjà fait l’expérience de ce genre de tentation, en classe de mathématiques ; et cela le flattait d’être remarqué par Crochet.
 
— J’aurais aimé m’appeler Jacques-lesmains-rouges, souffla-t-il timidement. C’est un nom qui a de l’allure.
     On t’appellera comme ça si tu te joins à notre équipage.
 
— Qu’en penses-tu, Michael ? demanda John.
— Et moi, comment m’appellerait-on si je venais aussi ? s’enquit Michael.
— Jojo Barbe-Noire.
— Qu’en penses-tu, John ? fit Michael, impressionné.
 
Il voulait que ce fût John qui prît la décision, de même que John voulait que ce fût lui.
— Resterons-nous les sujets respectueux de Sa Majesté ? demanda John.
— Il vous faudra crier : " À bas le Roi ! ", dit Crochet entre ses dents.
 
Jusque-là, John ne s’était peut-être pas très bien conduit, mais son courage brilla soudain de tout son éclat.
— En ce cas, je refuse ! s’écria-t-il en tapant sur le contenu qui se trouvait devant Crochet.
— Moi aussi ! cria Michael.
— Vive l’Angleterre ! glapit Le Frisé.
 
Furieux, les pirates les frappèrent sur la bouche, tandis que Crochet rugissait :
— Vous venez de signer votre arrêt de mort ! Qu’on fasse monter leur mère, et qu’on prépare la planche !
 
Les garçons pâlirent en voyant Bill le Truand et Cecco apprêter l’instrument de leur supplice, mais ils firent brave contenance quand Wendy parut.
 
Les mots me manquent pour décrire le mépris qu’éprouvait Wendy à l’égard des pirates.
 
Aux yeux des garçons, le titre de pirate pouvait garder quelque prestige, mais tout ce qu’elle voyait, elle, c’est que le bateau n’avait pas été nettoyé depuis des siècles.
 
Pas un seul hublot sur lequel on ne pût écrire " Cochons ! " avec son doigt ! Et Wendy ne s’était pas gênée pour le faire. Mais au moment où les garçons l’entouraient, elle n’avait de pensée que pour eux.
 
— Alors, ma belle, dit Crochet d’une voix sirupeuse, on va voir ses enfants se promener sur la planche.
 
Bien que raffiné dans son maintien, ses recueillements l’avaient fait transpirer si abondamment que sa fraise de dentelle en était toute maculée.
Il vit que Wendy fixait son regard dessus, et il tenta vivement de la faire disparaître mais trop tard.
 
— Sont-ils condamnés à mourir ? demanda Wendy sur un tel ton de mépris qu’il faillit s’en trouver mal.
— Ils le sont ! répliqua-t-il avec hargne.
— Silence, vous tous ! Écoutez les dernières paroles qu’une mère adresse à ses enfants.
 
Wendy fut héroïque.
— Voici mes dernières paroles, mes chers enfants, dit-elle d’une voix ferme. Je vous dirai ce que vous auraient dit vos vraies mamans :
— " Nous espérons que nos fils sauront mourir en bons et dignes Anglais. "
 
Les pirates eux-mêmes écoutaient avec respect, et La Guigne s’écria nerveusement :
— Je ferai ce que souhaite ma mère. Et toi, Zigue, que vas-tu faire ?
— Ce que souhaite ma mère. Et vous, les Jumeaux ?
— Ce que souhaite notre mère. Et toi, John, que vas-tu faire ?
 
Mais Crochet avait retrouvé sa voix et ordonna à Smee d’attacher Wendy au mât. Smee obéit.
— Écoute, ma douce, souffla-t-il à la fillette, je te sauverai si tu me promets d’être ma mère.
— J’aimerais mieux ne pas avoir d’enfants du tout ! répliqua-t-elle avec dédain.
 
À mon regret, je dois dire qu’à ce moment-là, pas un garçon ne regardait de son côté. Tous les yeux étaient fixés sur la planche qui les attendait pour une brève et ultime promenade. Ils ne pensaient plus à leur vaillante promesse. Ils ne pensaient plus à rien. Ils regardaient, transis de peur.
 
Crochet leur sourit, les dents serrées, et se dirigea vers Wendy dans l’intention de l’obliger à regarder les garçons s’avancer un par un sur la planche fatale.
Mais il n’alla pas jusqu’à elle ; il n’entendit pas le cri d’angoisse qu’il avait espéré lui arracher.
Un autre son vint frapper son oreille. Tic tac tic tac tic…
 
Pirates, garçons, Wendy tous l’entendirent et toutes les têtes se tournèrent dans la même direction, c’est-à-dire non vers la mer d’où provenait le bruit, mais vers Crochet.
Chacun savait que ce qui allait arriver ne concernait plus que lui ; d’acteurs, ils redevenaient spectateurs.
 
Le capitaine était affreusement changé, disloqué, comme si on lui avait déboîté toutes les articulations. Il s’affaissa en un petit pas.
Le tic-tac se rapprochait régulièrement, précédé de ce pronostic effrayant :
- Le crocodile se prépare à grimper à bord.
 
Même la griffe de fer pendait, inerte, comme consciente que l’ennemi ne lui en voulait pas à elle, intrinsèquement.
 
Ainsi abandonné de tous, un autre homme que Crochet se fût laissé aller au désespoir, gisant les yeux fermés à l’endroit même de sa chute.
 
Mais le cerveau surhumain de Crochet luttait encore et, sur ses directives, le capitaine se traîna à genoux le long du pont, fuyant le plus loin possible de ce tic-tac.
Les pirates lui ouvrirent respectueusement le passage.
 
Quand il eut atteint le bastingage, il s’écria d’une voix rauque :
— Cachez-moi !
 
On l’entoura aussitôt ; tous les yeux se détournèrent de la créature qui montait à bord. Nul n’avait l’intention de lutter contre elle. C’était le Destin.
 
Lorsque Crochet eut entièrement disparu, la curiosité délia les membres des garçons qui se ruèrent de l’autre côté du bateau pour voir le crocodile grimper à bord.
 
Alors ils eurent la plus étrange surprise que leur réservait cette Nuit des Nuits. Ce n’était pas le crocodile qui venait à leur secours, mais… Peter.
 
Il leur fit signe de se retenir de crier d’admiration, pour ne pas éveiller les soupçons de l’ennemi. Et il continua à tictaquer.
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