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Chapitre 15 : "À nous deux, capitaine Crochet"   suite et fin
 
Tous écoutèrent, sans que personne osât regarder la porte. Si, une seule osa, Wendy, qui pendant tout ce temps était restée attachée au mât.
Elle ne s’attendait ni à un cri d’agonie ni à un cocorico de triomphe, mais à voir réapparaître Peter.
 
Elle n’attendit pas longtemps. Peter avait enfin trouvé ce qu’il cherchait : la clef qui libérerait les enfants de leurs chaînes.
Quand ils se glissèrent hors de la cabine, armés de toutes les armes qu’ils avaient pu dénicher, Peter leur fit signe de se tenir cachés jusqu’à ce qu’il eût coupé les liens qui retenaient Wendy.
 
Ce fut tôt fait et alors, rien n’eût été plus facile que de s’envoler tous ensemble. Oui, mais voilà : le défi de Peter, - À nous deux, capitaine Crochet ! , leur barrait la route.
Peter souffla à l’oreille de Wendy d’aller se cacher avec le reste de la bande et lui-même prit sa place au pied du mât, enveloppé dans le manteau de la fillette. Alors, prenant sa respiration, il poussa son cocorico de victoire.
 
Les pirates crurent pour le coup que tous les garçons gisaient morts dans la cabine. Crochet essaya de ranimer leur courage.
Mais il avait fait d’eux des chiens, et ces chiens lui montraient leurs crocs. S’il détournait les yeux, ils lui sauteraient dessus.
— Les gars, reprit-il, prêt à cajoler ou à frapper selon les besoins de la cause mais sans abdiquer le moins du monde, je
     sais ce que c’est. Il y a un oiseau de malheur à bord.
— Ouais, ricanèrent-ils, hargneux, une espèce d’homme avec une griffe.
— Non, les gars, non, c’est la fille. Les femmes ont toujours porté malheur aux bateaux pirates. Tout ira bien quand elle
     aura débarrassé le plancher. Certains se souvinrent que c’était là un des aphorismes favoris de Flint.
— Cela vaut le coup d’essayer, dirent-ils, à demi convaincus.
— Jetez-la par-dessus bord ! ordonna Crochet.
 
Ils se précipitèrent vers ce qu’ils croyaient être Wendy.
— Plus personne ne peut vous sauver, mam’zelle ! railla Mullins.
— Si ! répondit le personnage emmitouflé dans le manteau.
— Qui donc ?
— Peter Pan le Vengeur ! s’écria le garçon en jetant à terre le manteau. Alors tous comprirent qui était l’auteur du
     massacre de la cabine.
 
Par deux fois, Crochet essaya de parler, par deux fois la voix lui manqua. En cette minute terrible, son cœur féroce dut se briser.
— Pourfendez-le ! ordonna-t-il mais sans grande conviction.
— Allons-y, garçons ! À l’attaque ! lança la voix juvénile de Peter.
 
L’instant d’après, tout le navire retentissait du cliquetis des armes. Si les pirates s’étaient regroupés, ils auraient pu remporter la victoire.
Mais l’assaut leur avait fait perdre la tête, et ils couraient çà et là, frappant au hasard, chacun se croyant le dernier survivant de l’équipage ; à un contre un, ils étaient les plus forts, mais comme ils se bornaient à se défendre, cela permettait aux garçons de chasser par paire et de choisir leur proie.
 
Certains de ces scélérats se jetaient à la mer ; d’autres se cachaient dans des coins sombres où La Plume, qui ne combattait pas, allait les dénicher avec une lanterne qu’il leur braquait en plein visage, de sorte qu’à moitié aveuglés, ils faisaient des victimes toutes prêtes pour les épées fumantes des autres garçons.
On n’entendait que le fracas des armes, de temps à autre un cri de douleur ou un plouf !, et La Plume comptant d’un ton monocorde cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze.
 
Lorsqu’il n’en resta plus un seul à bord, un groupe de garçons pleins d’ardeur entoura Crochet qui sembla ravi de l’aubaine tandis qu’il les tenait à distance dans son cercle de feu. Ils étaient venus à bout de ses hommes, mais à lui seul il était de taille à lutter contre eux tous.
 
Chaque fois qu’ils revenaient à la charge, il les repoussait loin de lui. Il avait soulevé un garçon avec son crochet et s’en servait comme d’un bouclier, lorsqu’un autre, qui venait de passer son épée au travers de Mullins, se jeta dans la mêlée.
— Levez vos épées, les gars ! s’écria le nouveau venu, cet homme m’appartient ! Et Crochet se trouva soudain face à face avec Peter. Les autres reculèrent et formèrent . un cercle autour d’eux.
 
Les deux adversaires échangèrent un long regard ; Crochet frissonnait légèrement, et Peter arborait son étrange sourire.
— Ainsi, Pan, dit enfin Crochet, tout ceci est ton œuvre !
— Oui, Jacques Crochet, répondit l’autre durement, c’est mon œuvre.
— Insolente et orgueilleuse jeunesse, apprête-toi à affronter ton destin.
— Homme ténébreux et malfaisant, répondit Peter, défends-toi !
 
Sans échanger d’autres paroles, ils se mirent à l’ouvrage, et pendant un moment, il n’y eut d’avantage ni d’un côté ni de l’autre.
Peter était un magnifique escrimeur, et parait les coups avec une rapidité foudroyante ; il feintait, puis allongeait une botte qui surprenait la défense adverse.
Malheureusement, la portée insuffisante de ses coups le handicapait puisqu’il ne pouvait toucher l’ennemi.
 
Crochet, aussi brillant sinon aussi preste dans le jeu du poignet, le forçait à reculer sous l’élan de ses assauts, espérant en finir rapidement grâce à une botte secrète que lui avait enseignée Barbecue, autre fois à Rio.
Mais à son vif désappointement, la botte fut détournée à chacune de ses tentatives.
Il voulut alors frapper le coup de grâce avec son crochet de fer qui déchirait l’air.
Peter esquiva, se faufila par-dessous, et allongea un coup décisif qui transperça le capitaine entre les côtes.
 
À la vue de son propre sang, dont (vous vous en souvenez) la couleur peu ordinaire lui était insupportable, l’épée tomba de sa main et il se trouva à la merci de Peter.
— Achève-le ! crièrent les garçons.
 
Mais d’un geste sublime, Peter invita son ennemi a ramasser son épée.
Crochet ne se le fit pas dire deux fois, avec cependant le sentiment tragique que Peter lui donnait une leçon de savoir-vivre.
Jusque-là, il croyait combattre un démon, mais de plus sombres soupçons l’assaillirent.
— Qui es-tu donc, Pan ? cria-t-il.
— Je suis la jeunesse, je suis la joie, répondit Peter tout à trac, je suis un petit oiseau sorti de l’œuf.
 
Cette réponse absurde prouvait néanmoins que Peter n’avait pas la moindre idée de ce qu’il était, ce qui est le degré suprême du bon ton.
— En garde ! cria Crochet, désespéré.
 
Il combattait à présent comme une faux faite homme, chaque coup de sa terrible lame eût coupé en deux n’importe quel adversaire, adulte ou enfant.
Mais Peter voltigeait autour de lui, comme si le vent des épées fendant l’air le chassait hors de la zone de danger. Et il pointait, piquait, sans trêve.
 
Crochet se sentit perdu. Ce cœur passionné ne demandait plus à battre. Il ne sollicitait plus qu’une faveur avant de se glacer pour toujours voir Peter commettre une vilenie.
 
Abandonnant la lutte, il se rua vers la soute aux munitions et y mit le feu.
— Dans deux minutes, s’écria-t-il, le bateau explosera ! Pour le coup, le naturel va revenir au galop ! présumait-il.
 
Mais Peter sortit de la soute tenant la mèche enflammée dans ses mains et la jeta par-dessus bord.
Crochet lui-même, comment se comportait-il en cet instant suprême ?
 
Si corrompu qu’il fût, nous nous réjouissons, sans pour autant sympathiser avec lui, qu’il sût finir en beauté, fidèle aux traditions de sa race. Les garçons volaient autour de lui, moqueurs et méprisants.
 
Tandis qu’il titubait sur le pont, distribuant au hasard des coups impuissants, son esprit n’était plus avec eux ; il était affalé sur les terrains de jeu d’antan, renvoyé définitivement et surveillant la partie comme un joueur sur la touche, mais quelle touche !
 
Ses souliers étaient corrects, son gilet était correct, son nœud de cravate, ses bas étaient corrects.
Adieu, ô Jacques Crochet, nous te saluons, bien que tu ne sois pas tout à fait un héros !
Car le voici arrivé à son heure dernière.
 
Alors que Peter volait lentement vers lui, le poignard levé, il sauta par-dessus le bastingage et plongea dans les flots. Il ignorait que le crocodile l’y attendait ; c’est exprès que nous avons arrêté le réveil, afin de lui épargner cette information douloureuse : n’est-ce pas la moindre des choses que de lui témoigner quelque respect au moment de son trépas ?
 
Il eut un dernier triomphe que nous lui reconnaîtrons sans lésiner. Comme il enjambait le bastingage, d’un geste il invita Peter à se servir de son pied plutôt que de son poignard. De sorte qu’au lieu de frapper, Peter shoota. Crochet avait obtenu la faveur qu’il désirait tant !
— Choquant ! s’écria-t-il joyeusement, et il se livra d’un cœur content au crocodile.
 
Ainsi périt Jacques Crochet.
— Dix-sept ! proclama La Plume.
 
Mais il se trompait dans ses calculs. Quinze seulement payèrent pour leurs crimes cette nuit là et deux purent regagner le rivage.
 
Starkey qui devait être capturé par les Peaux-Rouges et condamné à leur servir de bonne d’enfants, mélancolique dégringolade pour un pirate ; et Smee, qui désormais erra à travers le monde en lunettes, gagnant une maigre subsistance à prétendre qu’il était le seul homme que Jacques Crochet eût jamais craint.
 
Pendant ce temps-là, Wendy s’était tenue en dehors du combat, regardant Peter avec des yeux brillants. Maintenant que tout était terminé, elle retrouva son importance.
 
Elle les admirait tous également, et frissonna délicieusement quand Michael lui montra la place où il avait tué un pirate. Puis elle les amena dans la cabine de Crochet, et pointant un doigt vers la montre du défunt capitaine, suspendue à un clou :— Une heure et demie ! dit-elle.
 
L’heure tardive lui importait plus que le reste.
Rapidement, elle les installa dans les couchettes des pirates, et nous pouvons être sûrs que cela ne traîna pas.
 
Peter eut le droit d’arpenter le pont jusqu’à ce qu’il s’endormît au pied du canon. Un de ses cauchemars vint le visiter, il pleura longtemps dans son sommeil, et Wendy dut le serrer bien fort contre elle.
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