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Chapitre 16 : Le retour suite et fin
 
Ils ne sont plus qu’à quelques kilomètres de la fenêtre maintenant, et ils volent ferme, mais nous ne le dirons pas, nous murmurerons seulement qu’ils sont en route. Rien que cela…
 
Dommage, nous n’aurions pas dû ! car Mme Darling a sursauté, appelant ses enfants par leur nom, et il n’y a personne dans la pièce sauf Nana.
— Oh Nana ! j’ai rêvé que mes chéris étaient de retour.
Nana a les yeux embués de larmes.
Tout ce qu’elle peut faire, c’est de poser gentiment la patte sur les genoux de sa maîtresse.
 
À ce moment arrive la niche. M. Darling passe la tête au-dehors pour embrasser sa femme. Son visage est plus las que naguère, mais son expression est plus douce. Il tend son chapeau à Liza qui le prend avec mépris.
Cette fille n’a aucune imagination, elle est incapable de comprendre les motifs d’un tel homme.
Au-dehors, la foule qui a accompagné le fiacre jusqu’à la porte continue à pousser des acclamations.
Naturellement, M. Darling ne peut y rester insensible.
— Écoutez, dit-il. C’est tout de même réconfortant.
— Rien que des garnements, raille Liza.
— Il y avait aussi quelques grandes personnes, aujourd’hui, assure-t-il en rougissant.
 
Liza hausse les épaules, mais M. Darling n’a pas un mot de reproche.
Ses succès mondains n’ont pas gâté son caractère, ils l’ont adouci.
 
Pour le moment, il est assis moitié dans la niche, moitié au-dehors, et parle de ces succès avec sa femme. il lui presse la main pour la rassurer car elle craint que cela ne lui ait tourné la tête.
— Comme j’ai été faible, soupire-t-il. Oh mon Dieu, comme j’ai été faible !
— Et maintenant, George, demande-t-elle timidement, tu es toujours aussi plein de remords, n’est-ce pas ?
— Toujours autant, ma chérie. Juge de mon expiation : vivre dans une niche !
— C’est bien une expiation, George ? Tu es sûr que tu n’en tires pas une certaine satisfaction ?
— Mon amour !
 
Mme Darling lui demande vivement pardon ; et, comme il sent qu’il s’assoupit, il se couche en rond dans la niche.
— Joue-moi quelque chose pour m’endormir, s’il te plaît, la prie-t-il. M Darling se dirige vers le piano qui se trouve à côté,
     dans la salle de jeux, mais son mari ajoute étourdiment :
— Ferme la fenêtre, je sens un courant d’air.
— Oh George, ne me demande pas ça ! La fenêtre doit toujours rester ouverte pour eux, toujours, toujours.
 
À son tour, il lui demande pardon, et elle va se mettre au piano.
Il ne tarde pas à s’endormir. Et, tandis qu’il dort, Wendy, John et Michael entrent en volant dans la chambre.
 
Non, non ! Tel était bien le charmant programme qu’ils avaient prévu avant que nous quittions le bateau, c’est pourquoi nous l’avons écrit.
 
Mais il a dû se passer quelque chose depuis lors, car à leur place ce sont Peter et Clochette qui entrent en volant.
 
Les premiers mots de Peter expliquent tout.
 
— Vite, Clo ! chuchote-t-il, ferme la fenêtre, mets la barre. Très bien. Il nous faudra repartir par la porte. Et quand Wendy arrivera, elle croira que sa mère ne veut plus d’elle. Elle sera obligée de s’en retourner avec moi.
 
Maintenant nous comprenons ce qui n’avait cessé de nous intriguer jusque-là
 
: pourquoi Peter, après avoir exterminé les pirates, est resté sur le bateau au
 
lieu de rentrer dans l’Ile et de laisser Clo escorter les enfants sur le continent.
 
Il avait mijoté sa ruse depuis le début.
 
À présent, loin d’éprouver le moindre remords, il danse et saute de joie. Puis il jette un coup d’œil furtif dans l’autre pièce pour voir qui est en train de jouer.
— C’est la maman de Wendy, souffle-t-il à Clochette. Elle est jolie, mais la mienne l’est davantage. Sa bouche est pleine de dés, mais pas autant que celle de ma maman.
 
Il adore se vanter de sa mère, bien qu’il ignore tout d’elle, évidemment. Mme Darling est en train de jouer " Home, sweet home " ; Peter ne connaît pas cet air, mais il devine qu’il signifie : " Reviens, Wendy, Wendy, Wendy ". Et il lance, triomphant :
— Vous ne reverrez jamais plus Wendy, madame, car la fenêtre est solidement bouclée.
 
De nouveau, il jette un coup d’œil à côté, où la musique s’est tue ; il voit que M. Darling a posé sa tête sur le bois du piano, deux larmes perlent dans ses yeux.
-  Elle veut que j’enlève la barre, pense Peter, mais je ne le ferai pas, pas moi en tout cas ! 
   Un autre coup d’œil : les larmes sont toujours là, à moins que deux autres ne les aient remplacées.
 
- Elle aime passionnément Wendy, se dit Peter et il lui en veut de ne pas comprendre qu’il ne peut pas lui rendre Wendy.
 
La raison est pourtant simple;moi aussi, je l’aime passionnément. Nous ne pouvons l’avoir tous les deux, Madame.
Mais la dame n’a pas l’air de s’accommoder de cette raison, et Peter est malheureux.
 
Même lorsqu’il cesse de la regarder, elle ne le laisse pas partir.
Il sautille de-ci, de-là, fait des grimaces, mais quand il s’arrête, c’est comme si elle était en lui, frappant à la fenêtre.
— Bon, ça va ! finit-il par dire, la gorge serrée. Et il enlève la barre de la fenêtre.
— Viens, Clo ! s’écrie-t-il en adressant un sourire de terrible mépris aux lois de la nature.
 
Nous n’en voulons pas, de ces sottes mamans.
Et il s’envole.
Ce fut ainsi que Wendy, John et Michael trouvèrent malgré tout la fenêtre ouverte, et c’était plus qu’ils ne méritaient.
 
Ils se posèrent sur le plancher sans la moindre vergogne. Le plus jeune des trois avait tout oublié de la maison.
— John, dit-il en regardant autour de lui d’un air de doute, il me semble que je suis déjà venu ici.
— Évidemment, nigaud, voilà ton bon vieux lit.
— Mon lit, dit Michael sans conviction.
— Oh ! s’écria John, la niche !
 
Et il se précipita pour regarder à l’intérieur. — Peut-être Nana est dedans ? demanda Wendy.
 
John émit un sifflement de surprise.
— Tiens ! dit-il, il y a un homme dans la niche.
— C’est papa ! s’exclama Wendy.
— Laisse-moi voir papa, demanda impatiemment Michael.
 
Il l’examina longuement, puis
— Il n’est pas aussi grand que le pirate que j’ai tué, remarqua-t-il d’un ton si désenchanté que nous sommes bien aise que
    M. Darling fût en train de dormir.
 
Quel coup pour lui si ç’avait été les premières paroles qu’il dût entendre de son petit Michael !
Wendy et John, quant à eux, étaient un peu déconcertés de découvrir leur père dans la niche.
— Assurément, dit John comme quelqu’un qui ne se fie plus à sa mémoire, il n’avait pas l’habitude de dormir dans la
     niche.
— John, fit Wendy d’une voix qui défaillait, Peut-être ne nous souvenons-nous plus du bon vieux temps aussi bien que nous
     le pensions ?
 
Un grand froid leur serra le cœur. Bien fait pour eux.
— Tout de même, dit ce bandit de John, quelle insouciance de la part de maman ! Ne pas être là pour notre retour !
À ce moment, Mme Darling se remit à jouer.
— C’est maman ! s’écria Wendy en jetant un coup d’œil.
— Oui, c’est elle ! dit John.
— Alors, tu n’es pas notre vraie maman, Wendy ? demanda Michael qui avait sûrement sommeil.
— Mon Dieu ! s’exclama Wendy, éprouvant pour la première fois une pointe de remords. Il était temps de rentrer !
— Glissons-nous sans bruit dans la pièce, suggéra John, et mettons-lui la main sur les yeux.
 
Mais une nouvelle aussi joyeuse devait être annoncée avec douceur et ménagement, pensa Wendy qui avait un meilleur plan.
— Mettons-nous au lit ; ainsi, quand maman entrera dans la chambre, tout sera comme si nous n’étions jamais partis.
 
En effet, quand Mme Darling revint dans la chambre s’assurer que son mari dormait, tous les lits étaient occupés. Les enfants s’attendaient à ce qu’elle pousse un grand cri, mais cela ne vint pas.
Elle les vit, mais ne crut pas qu’ils étaient là. Elle les avait vus si souvent dans leurs lits, en rêve, qu’elle crut tout simplement que son rêve revenait la hanter.
 
Elle s’assit dans sa chaise près du feu, où elle les avait si souvent bercés dans ses bras. Ils ne comprenaient plus, et la peur les étreignit tous trois.
— Maman ! cria Wendy.
— C’est Wendy, dit-elle, toujours persuadée que c’était le rêve.
— Maman !
— C’est John, dit-elle.
— Maman ! cria Michael. (Il la reconnaissait, à présent.)
— C’est Michael, dit-elle, et elle tendit vers les trois petits égoïstes ses bras qui ne les serreraient jamais plus.
 
Mais si, ils les serrèrent ! Ils entourèrent Wendy, John, Michael, qui avaient bondi hors du lit pour se jeter contre elle.
— George ! George ! cria Mme Darling lorsqu’elle put parler.
 
Et M. Darling s’éveilla pour partager son bonheur, et Nana entra en trombe.
On n’aurait pu rêver plus charmant tableau, mais il n’y avait personne pour le voir, si ce n’est un étrange garçon qui regardait derrière la fenêtre.
Il lui arrivait de connaître des félicités inouïes, interdites aux autres enfants, mais, en ce moment, il regardait à travers la vitre la seule joie qui lui était à jamais refusée.
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