Chapitre 17 : Bien des ans ont passé… suite
Au bout d’une semaine d’école, ils comprirent combien ils avaient été bêtes de ne pas rester dans 1’lle, mais c’était trop tard ; bientôt ils se rangèrent et devinrent aussi ordinaires que vous ou moi ou Dupont junior.
Chose triste à dire, ils perdirent peu à peu le don de voler.
Au début, Nana les attachait par les pieds aux barreaux du lit, pour qu’ils rie s’envolent pas pendant la nuit ; le, jour, une de leurs distractions favorites était de faire semblant de tomber de l’autobus.
Mais petit à petit, ils cessèrent de tirer sur leurs liens, au lit, et s’aperçurent qu’il était douloureux de choir d’un autobus. À la fin, ils ne savaient même plus voler après leur chapeau.
Ils appelaient ça manquer d’exercice, mais en vérité, cela voulait dire qu’ils n’y croyaient plus.
Michael y crut plus longtemps que les autres, en dépit des railleries que cela lui attirait. Aussi était-il présent quand Peter vint chercher Wendy à la fin de la première année.
Elle s’envola dans la robe même qu’elle avait tissée au pays de l’imaginaire avec des feuilles et des baies sauvages. Sa seule crainte était qu’il remarquât combien la robe était devenue courte, mais il n’y fit pas attention, tant il avait à dire à propos de lui-même.
Elle avait espéré qu’ils frissonneraient ensemble au souvenir du bon vieux temps, mais de nouvelles aventures avaient chassé les anciennes de son esprit.
— Qui est le capitaine Crochet ? demanda-t-il avec curiosité quand elle lui parla de l’ex-ennemi numéro un.
— Comment ! s’étonna-t-elle. Tu ne te souviens donc pas comment tu l’as tué et nous as sauvé la vie ?
— Je les oublie dès que je les ai tués, avoua-t-il avec insouciance.
Quand, sans trop y croire, elle demanda si la fée Clo serait heureuse de la revoir, il répondit :
— Qui est la fée Clo ?
— Peter ! dit-elle, scandalisée.
Mais elle eut beau lui expliquer, il avait tout oublié.
— Tu comprends, dit-il, elles sont si nombreuses. Je suppose que celle-là est morte.
Sans doute avait-il raison, car les fées vivent peu longtemps, mais elles sont si petites qu’un temps très court leur semble une éternité.
Wendy eut encore le chagrin de découvrir que pour Peter, l’an passé était plus proche qu’hier.
Cette année lui avait semblé si longue, à elle.
Mais il était plus séduisant que jamais et le nettoyage de printemps de la hutte dans les arbres se déroula délicieusement.
L’année suivante, il ne fut pas au rendez-vous. Elle l’attendit, vêtue d’une robe neuve car l’ancienne n’eût pas été convenable. Mais il ne vint pas.
— Il est peut-être malade, dit Michael.
— Tu sais bien qu’il n’est jamais malade.
Michael se rapprocha et lui chuchota, avec un frisson
— Et s’il n’existait pas ?
Wendy se serait mise à pleurer si Michael ne l’avait devancée. Peter revint l’an d’après et, chose curieuse, il ne se rendait pas compte qu’il avait sauté une année.
Ce fut la dernière fois que Wendy, fillette, le vit.
Pendant quelque temps encore, elle essaya de ne pas éprouver de trop gros chagrins pour l’amour de lui ; puis elle sentit qu’elle le trahissait le jour où elle obtint le prix d’excellence.
Mais les années passèrent sans ramener l’insouciant infidèle.
Lorsque enfin ils se revirent, Wendy était une femme mariée et Peter n’était plus pour elle qu’un peu de poussière sur le coffre où elle avait conservé ses jouets.
Wendy était devenue une grande personne. Inutile de gémir sur son sort.
Elle était de celles qui aiment grandir, et finit même par devenir adulte de son propre gré, un jour plus tôt que les autres filles.
Entre-temps, tous les garçons étaient devenus des adultes rassis, aussi cela ne vaut-il guère la peine de s’étendre sur leur compte.
Vous pourriez voir chaque jour les Jumeaux, Bon Zigue et Le Frisé se rendre au bureau, chacun portant une serviette et un parapluie.
Michael conduit une locomotive ;
La Plume a épousé une dame titrée, il est devenu lord. Voyez-vous ce juge en perruque qui sort par cette porte de fer ? Jadis, c’était La Guigne.
Et ce barbu qui n’a pas une histoire à raconter à ses enfants, autrefois ce fut John. Wendy se maria en robe blanche et voile rose. Il est étrange que Peter ne vint pas à l’église pour empêcher les bans d’être publiés.
D’autres années se sont écoulées.
À présent, Wendy a une fille. Ceci mériterait qu’on l’écrive non à l’encre mais en lettres d’or.
L’enfant s’appelle Jane.
Depuis toujours, elle a un regard étrangement interrogateur, comme si dès son arrivée sur le continent, elle avait déjà des questions à poser.
Et quand elle a été en âge de les poser, toutes ou presque concernaient Peter Pan. Jane adore qu’on lui en parle, et Wendy lui raconte tout ce qu’il lui est possible de se rappeler, dans la chambre même où eut lieu le fameux envol.
Cette chambre est maintenant celle de Jane car son père l’a achetée au taux de trois pour cent au père de Wendy qui n’a plus de goût pour les escaliers. Mme Darling est morte déjà, et oubliée.
Il n’y a plus que deux lits dans la chambre, celui de Jane et celui de sa bonne, car Nana aussi a vécu.
Elle est morte à un âge avancé et, à la fin, il devenait difficile de faire bon ménage avec elle, fermement convaincue qu’elle était d’être la seule à savoir s’y prendre avec les enfants.
Une fois par semaine, la bonne de Jane a son jour de congé ; alors Wendy se charge de coucher l’enfant.
C’est l’heure bénie des histoires. Jane a inventé de faire une tente en soulevant son drap au-dessus de la tête de sa mère et de la sienne. Et dans cette obscurité redoutable, elle chuchote :
— Dis-moi ce que tu vois.
— Je ne crois pas que je voie quoi que ce soit cette nuit, répond Wendy avec le sentiment coupable que, si Nana eût été là, elle n’aurait pas permis de poursuivre l’entretien.
— Si, tu vois quelque chose, insiste Jane. Tu vois quand tu était une petite fille.
— Il y a bien longtemps de cela, mon cœur, soupire Wendy. Ah ! comme les années s’envolent !
— Volent-elles de la même manière que tu volais quand tu étais petite fille ? demande la petite futée.
— La manière dont je volais ! Sais-tu, Jane, parfois je me demande si j’ai jamais vraiment volé.
— Oui, tu as volé.
— Les belles années où je savais voler !
— Pourquoi ne sais-tu plus, maman ?
— Maintenant, je suis une grande personne, ma chérie. Quand on grandit, on désapprend à voler.
— Pourquoi désapprend-on ?
— Parce qu’on n’est plus assez joyeux, innocent et sans-cœur. Seuls les sans-cœur joyeux et innocents savent voler.
— Qu’est-ce que des sans-cœur joyeux et innocents ? Oh ! comme je voudrais être sans-cœur, joyeuse et innocente.
D’autres fois, Wendy admet qu’elle voit en effet quelque chose.
— Je crois bien que c’est cette chambre.
— Je le crois aussi, dit Jane. Continue.
Les voilà embarquées dans la grande aventure de la nuit où Peter revint chercher son ombre.
— Stupide garçon ! dit Wendy, il essayait de la recoller avec du savon !
Comme il n’y arrivait pas, il s’est mis à pleurer, ce qui m’a réveillée. Alors j’ai recousu son ombre pour lui.
— Tu as sauté un passage, interrompt Jane qui connaît l’histoire mieux que sa mère à présent.
Quand tu l’as vu en train de pleurer, qu’est-ce que tu lui as dit ?