On fut même obligé de les rassembler dans d’immenses hospices où chaque nouvelle génération était occupée à soigner les précédentes, qui ne pouvaient guérir de la vie.
En outre, comme il ne se faisait plus de testaments, il n’y avait plus d’héritages, et les générations nouvelles ne possédaient rien en propre : tous les biens appartenaient de droit aux bisaïeuls et aux trisaïeuls, qui ne pouvaient en jouir.
Sous des rois invalides, les gouvernements s’affaiblirent, les lois se relâchèrent ; et bientôt les immortels, certains de ne point aller en enfer, s’abandonnèrent à tous les crimes : ils pillaient, volaient, violaient, incendiaient, mais, hélas ! ils ne pouvaient assassiner.
Dans chaque royaume le cri de - Vive le roi ! devint un cri séditieux et fut défendu sous les peines les plus sévères, à l’exception de la peine de mort.
Ce n’est point tout : comme les animaux ne mouraient pas plus que les hommes, bientôt la terre regorgea tellement d’habitants, qu’elle ne put les nourrir ; il vint une horrible famine, et les hommes, errant demi-nus par les campagnes, faute d’un toit pour abriter leur tête, souffrirent cruellement de la faim, sans pouvoir en mourir.
Si Misère avait connu cet effroyable désastre, elle n’eût point voulu le prolonger, même au prix de la vie ; mais, habitués de longue date aux privations et aux infirmités, elle et Faro en pâtissaient moins que les autres : puis ils étaient devenus quasi sourds et aveugles, et Misère ne se rendait pas bien compte de ce qui se passait autour d’elle.
Alors les hommes mirent autant d’ardeur à chercher le trépas qu’ils en avaient mis jadis à le fuir. On eut recours aux poisons les plus subtils et aux engins les plus meurtriers ; mais engins et poisons ne firent qu’endommager le corps sans le détruire.
On décréta des guerres formidables : d’un commun accord, pour se rendre le service de s’anéantir mutuellement, les nations se ruèrent les unes sur les autres ; mais on se fit un mal affreux sans parvenir à tuer un seul homme.
On rassembla un congrès de la mort : les médecins y vinrent des cinq parties du monde ; il en vint des blancs, des jaunes, des noirs, des cuivrés, et ils cherchèrent tous ensemble un remède contre la vie, sans pouvoir le trouver.
On proposa dix millions de francs de récompense pour quiconque le découvrirait : tous les docteurs écrivirent des brochures sur la vie, comme ils en avaient écrit sur le choléra, et ils ne guérirent pas plus cette maladie que l’autre.
C’était une calamité plus épouvantable que le déluge, car elle sévissait plus longuement, et on ne prévoyait point qu’elle dût avoir une fin.
V
Or, à cette époque, il y avait à Condé un médecin fort savant, qui parlait presque toujours en latin et qu’on appelait le docteur De Profundis. C’était un très honnête homme qui avait expédié beaucoup de monde au bon temps, et qui était désolé de ne pouvoir plus guérir personne.
Un soir qu’il revenait de dîner chez le mayeur de Vicq, comme il avait trop bu d’un coup, il s’égara dans le marais. Le hasard le conduisit près du jardin de Misère, et il entendit une voix plaintive qui disait : - Oh ! qui me délivrera et qui délivrera la terre de l’immortalité, cent fois pire que la peste !
Le savant docteur leva les yeux, et sa joie n’eut d’égale que sa surprise : il avait reconnu la Mort.
- Comment ! c’est vous, mon vieil ami, lui dit-il, quid agis in hac pyro perché ?
- Rien du tout, docteur De Profundis, et c’est ce qui m’afflige, répondit la Mort ; donnez-moi donc la main que je descende.
Le bon docteur lui tendit la main, et la Mort fit un tel effort pour se détacher de l’arbre, qu’il enleva le docteur de terre. Le poirier saisit aussi celui-ci et l’enlaça de ses branches. De Profundis eut beau se débattre, il dut tenir compagnie à la Mort.
On fut fort étonné de ne point le voir le lendemain et le surlendemain. Comme il ne donnait pas signe de vie, on le fit afficher et mettre dans la gazette, mais ce fut peine perdue.
De Profundis était le premier homme qui eût disparu de Condé depuis de longues années. Avait-il donc trouvé le secret de mourir, et lui, jadis si généreux, se l’était-il réservé pour lui seul ?
Tous les Condéens sortirent de la ville pour se mettre à sa recherche : ils fouillèrent si bien la campagne en tous sens qu’ils arrivèrent au jardin de Misère. À leur approche, le docteur agita son mouchoir en signe de détresse.
- Par ici ! leur cria-t-il, par ici, mes amis : le voici, voici la Mort ! Je l’avais bien dit dans ma brochure, qu’on le retrouverait dans le marais de Vicq, le vrai berceau du choléra. Je le tiens enfin, mais non possumus descendere de ce maudit poirier.
- Vive la Mort ! firent en chœur les Condéens, et ils s’approchèrent sans défiance.
Les premiers arrivés tendirent la main à la Mort et au docteur ; mais, ainsi que le docteur, ils furent enlevés de terre et saisis par les branches de l’arbre.
Bientôt le poirier fut tout couvert d’hommes. Chose extraordinaire, il grandissait au fur et à mesure qu’il agrippait les gens. Ceux qui vinrent ensuite prirent les autres par les pieds, d’autres se suspendirent à ceux-ci, et tous ensemble formèrent les anneaux de plusieurs chaînes d’hommes qui s’étendaient à la distance d’une portée de crosse. Mais c’est en vain que les derniers, restés à terre, saquaient de toutes leurs forces, ils ne pouvaient arracher leurs amis du maudit arbre.
L’idée leur vint alors d’abattre le poirier : ils allèrent quérir des haches et commencèrent à le frapper tous ensemble ; hélas ! on ne voyait seulement pas la marque des coups.
Ils se regardaient tout penauds, et ne sachant plus à quel saint se vouer, quand Misère vint au bruit et en demanda la cause. On lui expliqua ce qui se passait depuis si longtemps, et elle comprit le mal qu’elle avait fait sans le vouloir.
- Moi seule puis délivrer la Mort, dit-elle, et j’y consens, mais à une condition, c’est que la Mort ne viendra nous chercher, Faro et moi, que quand je l’aurai appelé trois fois.
- Tope, dit la Mort, j’obtiendrai de saint Wanon qu’il arrange l’affaire avec le bon Dieu.
- Descendez, je vous le permets ! cria Misère ; et la Mort, le docteur et les autres tombèrent du poirier comme des poires trop mûres.
La Mort se mit à sa besogne sans désemparer, et expédia les plus pressés ; mais chacun voulait passer le premier. Le brave homme vit qu’il aurait trop à faire. Il leva pour l’aider une armée de médecins et en nomma général en chef le docteur De Profundis.
Quelques jours suffirent à la Mort et au docteur pour débarrasser la terre de l’excès des vivants, et tout rentra dans l’ordre. Tous les hommes âgés de plus de cent ans eurent droit de mourir et moururent, à l’exception de Misère qui se tint coite, et qui depuis n’a point encore appelé trois fois la Mort.
Voilà pourquoi, dit-on, Misère est toujours dans le monde.