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HISTOIRE D’ALADDIN OU LA LAMPE MERVEILLEUSE.
Traduction par Antoine Galland. Le Normant, 1806
 
Sire, dans la capitale d’un royaume de la Chine, très-riche et d’une vaste étendue, dont le nom ne me vient pas présentement à la mémoire, il y avait un tailleur nommé Mustafa, sans autre distinction que celle que sa profession lui donnait. Mustafa le tailleur était fort pauvre, et son travail lui produisait à peine de quoi le faire subsister lui et sa femme, et un fils que Dieu leur avait donné.
 
Le fils qui se nommait Aladdin, avait été élevé d’une manière très-négligée, et qui lui avait fait contracter des inclinations vicieuses.
 
Il était méchant, opiniâtre, désobéissant à son père et à sa mère. Sitôt qu’il fut un peu grand, ses parens ne le purent retenir à la maison ; il sortait dès le matin, et il passait les journées à jouer dans les rues et dans les places publiques, avec de petits vagabonds qui étaient même au-dessous de son âge.
 
Dès qu’il fut en âge d’apprendre un métier, son père, qui n’était pas en état de lui en faire apprendre un autre que le sien, le prit en sa boutique, et commença à lui montrer de quelle manière il devait manier l’aiguille ; mais ni par douceur, ni par crainte d’aucun châtiment, il ne fut pas possible au père de fixer l’esprit volage de son fils : il ne put le contraindre à se contenir, et à demeurer assidu et attaché au travail, comme il le souhaitait.
 
Sitôt que Mustafa avait le dos tourné, Aladdin s’échappait, et il ne revenait plus de tout le jour.
 
Le père le châtiait ; mais Aladdin était incorrigible ; et à son grand regret, Mustafa fut obligé de l’abandonner à son libertinage.
 
Cela lui fit beaucoup de peine ; et le chagrin de ne pouvoir faire rentrer ce fils dans son devoir, lui causa une maladie si opiniâtre, qu’il en mourut au bout de quelques mois.
 
La mère d’Aladdin qui vit que son fils ne prenait pas le chemin d’apprendre le métier de son père, ferma la boutique, et fit de l’argent de tous les ustensiles de son métier, pour l’aider à subsister, elle et son fils, avec le peu qu’elle pourrait gagner à filer du coton.
 
Aladdin qui n’était plus retenu par la crainte d’un père, et qui se souciait si peu de sa mère , qu’il avait même la hardiesse de la menacer à la moindre remontrance qu’elle lui faisait, s’abandonna alors à un plein libertinage.
 
Il fréquentait de plus en plus les enfans de son âge, et ne cessait de jouer avec eux avec plus de passion qu’auparavant.
 
Il continua ce train de vie jusqu’à l’âge de quinze ans, sans aucune ouverture d’esprit pour quoi que ce soit, et sans faire réflexion à ce qu’il pourrait devenir un jour.
 
Il était dans cette situation, lorsqu’un jour qu’il jouait au milieu d’une place avec une troupe de vagabonds, selon sa coutume, un étranger qui passait par cette place, s’arrêta à le regarder.
 
Cet étranger était un magicien insigne, que les auteurs qui ont écrit cette histoire, nous font connoître sous le nom de magicien africain : c’est ainsi que nous l’appellerons, d’autant plus volontiers, qu’il était véritablement d’Afrique, et qu’il n’était arrivé que depuis deux jours.
 
Soit que le magicien africain, qui se connaissait en physionomie, eût remarqué dans le visage d’Aladdin tout ce qui était absolument nécessaire pour l’exécution de ce qui avait fait le sujet de son voyage, ou autrement, il s’informa adroitement de sa famille, de ce qu’il était, et de son inclination.
 
Quand il fut instruit de tout ce qu’il souhaitait, il s’approcha du jeune homme ; et en le tirant à part à quelques pas de ses camarades :
-  Mon fils , lui demanda-t-il , votre père ne s’appelle-t-il pas Mustafa le tailleur ?
- Oui, monsieur, répondit Aladdin ; mais il y a longtemps qu’il est mort.
 
À ces paroles, le magicien africain se jeta au cou d’Aladdin, l’embrassa et le baisa par plusieurs fois les larmes aux yeux, accompagnées de soupirs.
 
Aladdin qui remarqua ses larmes, lui demanda quel sujet il avait de pleurer. « -
 
- Ah, mon fils, s’écria le magicien africain, comment pourrais-je m’en empêcher ?
  Je suis votre oncle ; et votre père était mon bon frère.
  Il y a plusieurs années que je suis en voyage ; et dans le moment que j’arrive ici avec l’espérance de le revoir, et de lui donner de la joie de mon retour, vous m’apprenez qu’il est mort!
  Je vous assure que c’est une douleur bien sensible pour moi de me voir privé de la consolation à laquelle je m’attendais !
  Mais ce qui soulage un peu mon affliction, c’est que, autant que je puis m’en souvenir, je reconnais ses traits sur votre visage, et je vois que je ne me suis pas trompé en m’adressant à vous.
 
Il demanda à Aladdin, en mettant la main à la bourse, où demeurait sa mère ? Aussitôt Aladdin satisfit à sa demande, et le magicien africain lui donna en même temps une poignée de menue monnoie, en lui disant :
 
- Mon fils, allez trouver votre mère, faites-lui bien mes complimens, et dites-lui que j’irai la voir demain, si le temps me le permet, pour me donner la consolation de voir le lieu où mon bon frère a vécu si long-temps, et où il a fini ses jours.
 
Dès que le magicien africain eut laissé le neveu qu’il venait de se faire lui-même, Aladdin courut chez sa mère, bien joyeux de l’argent que son oncle venait de lui donner.
 
- Ma mère, lui dit-il en arrivant, je vous prie de me dire si j’ai un oncle.
 
- Non, mon fils, lui répondit la mère, vous n’avez point d’oncle du côté de feu votre père ni du mien.
 
- Je viens cependant, reprit Aladdin, de voir un homme qui se dit mon oncle du côté de mon père, puisqu’il était son frère, à ce qu’il m’a assuré ; il s’est même mis à pleurer et à m’embrasser quand je lui ai dit que mon père était mort.
  Et pour marque que je dis la vérité, ajouta-t-il en lui montrant la monnoie qu’il avait reçue, voilà ce qu’il m’a donné. Il m’a aussi chargé de vous saluer de sa part, et de vous dire que demain, s’il en a le temps, il viendra vous saluer, pour voir en même temps la maison où mon père a vécu, et où il est mort.
 
- Mon fils, repartit la mère, il est vrai que votre père avait un frère ; mais il y a long-temps qu’il est mort, et je ne lui ai jamais entendu dire qu’il en eût un autre.
 
Ils n’en dirent pas davantage touchant le magicien africain.
 
Le lendemain le magicien africain aborda Aladdin une seconde fois, comme il jouait dans un autre endroit de la ville avec d’autres enfans.
 
Il l’embrassa, comme il avait fait le jour précédent ; et en lui mettant deux pièces d’or dans la main, il lui dit :
- Mon fils, portez cela à votre mère, et dites-lui que j’irai la voir ce soir et qu’elle achète de quoi souper, afin que nous mangions ensemble ; mais auparavant enseignez-moi où je trouverai la maison.
 
Il la lui enseigna, et le magicien africain le laissa aller.
 
Aladdin porta les deux pièces d’or à sa mère ; et dès qu’il lui eut dit qu’elle était l’intention de son oncle, elle sortit pour les aller employer, et revint avec de bonnes provisions ; et comme elle était dépourvue d’une bonne partie de la vaisselle dont elle avait besoin, elle alla en emprunter chez ses voisins.
 
Elle employa toute la journée à préparer le souper ; et sur le soir, dès que tout fut prêt, elle dit à Aladdin :
- Mon fils, votre oncle ne sait peut-être pas où est notre maison ; allez au-devant de lui et l’amenez, si vous le voyez.
 
Quoiqu’Aladdin eût enseigné la maison au magicien africain, il était prêt néanmoins à sortir quand on frappa à la porte.
 
Aladdin ouvrit, et il reconnut le magicien africain, qui entra chargé de bouteilles de vin et de plusieurs sortes de fruits qu’il apportait pour le souper.
 
Après que le magicien africain eut mis ce qu’il apportait entre les mains d’Aladdin, il salua sa mère et il la pria de lui montrer la place où son frère Mustafa avait coutume de s’asseoir sur le sofa.
 
Elle la lui montra ; et aussitôt il se prosterna, et il baisa cette place plusieurs fois les larmes aux jeux, en s’écriant :
- Mon pauvre frère, que je suis malheureux de n’être pas arrivé assez à temps pour vous embrasser
  encore une fois avant votre mort !
 
Quoique la mère d’Aladdin l’en priât, jamais il ne voulut s’asseoir à la même place :
 
- Non, dit-il, je m’en garderai bien ; mais souffrez que je me mette ici vis-à-vis, afin que si je
  suis privé de la satisfaction de l’y voir en personne, comme père d’une famille qui m’est si
  chère, je puisse au moins l’y regarder comme s’il était présent.
 
La mère d’Aladdin ne le pressa pas davantage, et elle le laissa dans la liberté de prendre la place qu’il voulut.
 
Quand le magicien africain se fut assis à la place qu’il lui avait plu de choisir, il commença de s’entretenir avec la mère d’Aladdin :
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