Les Trentes-Six Rencontres de Jean du Gogué par Charles DEULIN (1827-1877)
Au temps jadis, il y avait au village de Saint-Saulve, du côté de Valenciennes, un petit vacher qu’on nommait Jean du Gogué, à cause qu’on ne lui connaissait ni père ni mère, et qu'on l’avait trouvé, un beau matin, sous un gogué, qui est chez nous la même chose qu'un noyer. On l’appelait aussi le Ninoche, de ce qu’il était simple d’esprit et innocent comme un veau qui tette encore.
Jean du Gogué, qui, de sa vie vivante, ne s’était garni la panse que de pétotes, autrement dit de pommes de terre, n’avait qu’un désir au monde: c’était de manger de l’oie.
Or, il existe, à quatre lieues de là, en tirant devers Condé, un village où l’on voit de si magnifiques troupeaux d’oies, qu’il n’est bruit, dans tout le pays, que des ôsons d’Hergnies.
- Quand je serai grand, disait le Ninoche, j’irai à Hergnies et je mangerai de l’ôson.
De fait, un soir d'automne, il planta là ses vaches et partit sans tambour ni trompette.
Il marchait un peu à l’aventure, en demandant son chemin. A nuit close, il arriva à Escaupont, et entra dans la cense du Vivier, qui tient, comme chacun sait, au bois de Raismes.
- Vous ne pourriez point m'indiquer le chemin d’Hergnies, femme de Dieu? dit-il à la fermière, qui était en train de souper.
— Si fait, fieu; mais vous voilà en route sur le tard. C’est donc une affaire bien pressée?
— Oh! femme, je crois bien! Il y a plus de dix ans que j’ai envie de manger de l’ôson, et vous comprenez...
La censière, étonnée, le toisa de la tête aux pieds.
- Comment t’appelles-tu?
— Le Ninoche.
— Si je comprends? Oh! oui, je comprends! reprit-elle en lui éclatant de rire au nez. Ecoute, fieu de Dieu. Tu es grand et fort, et tu m’as tout l’air d’un cœur honnête. Jacques, notre varlet, vient de nous quitter pour le service du roi. Veux-tu le remplacer?
— Est-ce que vous me ferez manger de l’ôson?
— Pas plus tard que dimanche.
— Ça me va, femme de Dieu.
— En ce cas, mets-toi à table.
Et Jean, dont la promenade avait aiguisé l'appétit, se donna à peine le temps de dire son bénédicité, et entra tout de suite en fonctions.
Le lendemain, qui était un samedi, la censière alla réveiller le Ninoche à l’écurie.
- Allons, houp, debout! lui cria-t-elle en le secouant. Entends-tu le coquerico de Chanteclair? C’est signe qu’il va faire beau pour sécher les chemises de l'enfant Jésus, que la sainte Vierge a lavées hier soir.
Elle lui réchauffa le cœur d’une tasse de chicorée et lui coupa un énorme briquet de pain pour déjeuner en route, après quoi elle lui dit :
- Voici ton chemin. Il te conduira tout droit à Odomez; de là tu iras à Notre-Dame-au-Bois, puis à Bruille, où tu passeras l'Escaut au bac. Arrivé à Hergnies, tu demanderas le moulin de Berlutiau et tu me rapporteras, avec l'oie grasse, sept vassiaux et une pinte de blé de semence.
On entend là-bas par vassiau une mesure qui contient vingt-cinq litres.
Tout en pensant au plaisir qu’il aurait à manger de l'ôson, Jean se ramentevait ce que lui avait dit la fermière. Même, pour être plus sûr de ne point l'oublier, il allait répétant à haute voix: - Sept vassiaux et une pinte! Sept vassiaux et une pinte! quand il arriva près d'une meule qui brûlait.
- Dis plutôt que le bon Dieu l'éteigne! lui glissa à l'oreille le pompier Tatérine.
— Que le bon Dieu l'éteigne! Que le bon Dieu l'éteigne! répéta le Ninoche.
Il passa devant la forge du marissiau ou, si vous le préférez, du maréchal ferrant. Le marissiau était d'une humeur massacrante. Il soufflait depuis trois heures sans pouvoir allumer son feu.
Au moment où il venait enfin de faire sortir une petite flamme bleue, mince comme la langue d'un chat, il entendit ces mots prononcés devant sa porte :
- Que le bon Dieu l'éteigne! Que le bon Dieu l'éteigne!
Furieux, il saisit son marteau, le lança à la tête de l'insolent, et l'étendit tout de son long sur le pavé.
Jean n'était point mort. Le bon Dieu avait sur lui d'autres visées.
Le voisin du marissiau, qui battait en grange, courut le relever avec ses varlets. Ils le portèrent dans la ferme, où il reprit bientôt ses sens.
Le censier lui demanda d'où il venait et où il allait.
- Je viens à Hergnies, dit-il, manger de l'ôson.
— Il se croit à Hergnies!... Mais, malheureux, tu en es à plus de trois lieues! s'écria le fermier, qui connaissait le pays, ayant été plus d'une fois servir saint Calixte, à la procession des Réjouis.
Pour le consoler, il lui fit cadeau d'une gerbe de blé.
Il le remit ensuite dans le bon chemin; mais Jean ne tarda point à s'égarer de nouveau.
Au coup de midi, il s'arrêta le long d'un clos. Il s'assit par terre, le dos à la charmille, déposa sa gerbe à ses pieds et tira son briquet de pain, qu'il coupa par le mitan.
Après avoir dîné d'un des morceaux, comme il était las et recru, il s'endormit. Un coq survint qui, de son côté, dîna, avec ses poules, des grains de la gerbe.
Le Ninoche, à son réveil, ne trouva plus que la paille et se mit à pleurer. Le maître du clos, qui avait bon cœur, fut ému de pitié:
— Eh bien! prends ma méquenne, et cesse de braire! s'écria le censier qui avait assez de sa servante.
Jean du Gogué ne se le fit point dire deux fois. Avec l'aide du fermier, il saisit la méquenne qui n'osait trop regimber, craignant d'être battue. Il lui lia bras et jambes, la mit dans un sac et l'emporta sur son dos.
- Quand je serai à Hergnies, pensait-il, j'épouserai ma méquenne, et nous mangerons de l'ôson.
A force de s'égarer, il avait fini par rentrer dans la bonne voie, et il suivait celle de Bruille. La méquenne était plus pesante que la lune, qui ne pèse qu'une livre, s'il faut en croire l'incomparable la Guerliche. Aussi, en arrivant au village, le porte-sac sentait-il, révérence parler, la poussière voler dans son ventre.
Il entra à l'estaminet de l'Esclipette pour l'abattre avec une triboulette de jeune bière, et laissa son sac devant la porte.
Par hasard, là se trouvaient attablés Tuné, Nanasse, Polydore et son chien Rombault, quatre Condéens du carrefour de la Capelette, réputés pour les plus grands farceurs du pays.
Tuné sortit du cabaret, je ne sais plus trop pour quel motif. Il avisa le sac, et remarquant que quelque chose y grouillait, il eut la curiosité de l'ouvrir. Il fut plus surpris qu'un fondeur de cloches, en y découvrant une fort belle fille, ficelée comme un saucisson.
Il délivra la méquenne. Elle lui conta l'affaire en deux mots, et, n'ayant nulle envie d'épouser le Ninoche, elle reprit tout courant le chemin de son village.
- Que mettrai-je bien à sa place! se dit Tuné. Parbleu! je vais y fourrer l'ami Rombault. Il sera joliment attrapé!
Rombault était un superbe mâtin jaune, fort docile et très intelligent, ainsi nommé d'ailleurs par les gens de la Capelette pour faire enrager ceux de la place Rombault.
Tuné l'appela et l'enferma dans le sac.
Le Ninoche, sa pinte bue, se rechargea sans se douter de rien et poursuivit sa route. Tuné l'escortait à distance. Cela fait que Rombault se tenait coi, se sentant sous la garde d'un ami.
Jean du Gogué arriva enfin à Hergnies par la plaine qu'on appelle le Marais du curé, et qu'il ne faut point confondre avec le Marais à boches.
Son idée était d'aller tout droit chez M. le curé, mais il s'avisa qu'il avait oublié de demander le consentement de la fille. Il mit bas son sac et l'entr'ouvrit au moment où, juste à point, retentissait un grand coup de sifflet.
- Dites donc, méquenne, fit le Ninoche, voulez-vous qu'on nous marie, nous deux?
Un sourd grondement lui répondit. Jean effrayé lâcha la corde et le sac s'ouvrit tout à fait. Rombault en sortit, écumant de colère, et fit mine de lui sauter à la gorge.
Le Ninoche n'eut que le temps de grimper dans un saule qui se trouvait là fort à propos. Mais voilà-t-il pas que le saule, qui était creux et pourri dans le cœur, craque sous son poids et se brise avec un fracas épouvantable!
L'arbre et l'homme churent dessus le chien qui ne s'attendait à rien moins, et qui faillit être escarbouillé. Mynheer Rombault ne demanda point son reste; il prit le vent et court encore.
Obéissait-il au coup de sifflet, ou, en Condéen bien dressé, s'était-il rappelé que les portes de la ville se fermaient à dix heures et qu'il risquait, en s'attardant, de passer la nuit à la belle étoile?
Délivré de Rombault, Jean se dépêtra de son arbre. Il se tâta par tout le corps et fut bien aise de voir qu'il ne lui manquait aucun de ses membres.
Tout à coup il aperçut dans le creux du saule quelque chose qui, au clair des étoiles, luisait comme une lumerote, autrement dit un feu follet. Il y enfonça la main et en retira une oie dont les plumes étaient d'or pur.
Il perdait une femme et trouvait une oie. Je connais des malavisés qui diront qu'il n'avait rien perdu.
Jean n'était point si malicieux: il n'en fut pas moins ravi de sa trouvaille.
- Voilà l'ôson que je cherchais! s'écria-t-il, c'est le bon Dieu qui me l'envoie! Je vais le faire accommoder tout de suite, et il s'en fut à l'auberge du Paradis, la plus belle du village.
Il avait complètement oublié la censière du Vivier qui, à l'heure qu'il est, attend encore ses sept vassiaux et une pinte de blé de semence.
Le Paradis était plein de pèlerins qui devaient se rendre le lendemain à la procession des Réjouis.
L'hôte ne savait où donner de la tête et, quand le Ninoche lui présenta son ôson, c'est à peine s'il y prit garde. Il le renvoya bien loin, en disant que, puisqu'il était d'or, on ne pouvait le mettre à la broche.
- Puisqu'on ne peut l'accommoder, dit Jean du Gogué, j'en ferai cadeau à saint Calixte. Ce sera bien le diable si, en revanche, il ne m'en donne pas un qui soit bon à mettre à la broche!
Et, après avoir soupé, il alla avec son ôson coucher à l'étable.
L'hôte du Paradis avait trois filles qui étaient aussi curieuses qu'Eve, leur grand'maman. Toute la nuit elles se retournèrent dans leur lit, pensant à l'oie d'or et tourmentées du désir de l'examiner à leur apaisement.
Au premier chant du coq, l'aînée se leva et dit: - Il fait trop chaud, je ne saurais dormir, et elle descendit à l'étable, à pas de loup, pour ne point réveiller le Ninoche.
Aux rayons de la Belle, l'oiseau merveilleux brillait comme une étoile. Après en avoir bien rassasié ses yeux, la jeune fille eut envie de lui saquer une de ses plumes.
Elle y mit la main, mais, à sa vive surprise, elle ne put la retirer.
Quand le coq chanta pour la seconde fois, la cadette se leva et dit: - J'ai senti une puce, je ne puis plus dormir, et elle courut rejoindre sa sœur, mais aussitôt qu'elle l'eut touchée, il lui fut impossible de bouger de l'endroit.