Les Trentes-Six Rencontres de Jean du Gogué par Charles DEULIN (1827-1877)
Au troisième chant du coq, la plus jeune fille de l'hôte dit:
- Voilà Chanteclair qui souhaite le bonjour à saint Calixte; il est heure de dévaler, et, comme ses sœurs, elle se rendit à l'étable.
- Prends garde! prends garde! lui crièrent celles-ci, mais elle n'y comprit rien et pensa: - Tiens! si elles y sont, je peux bien y aller aussi!
Elle n'eut point plutôt touché ses sœurs, qu'elle se vit, comme elles, de la suite de l'oie.
Un quart d'heure après, le Ninoche s'éveilla, se frotta les yeux, s'étira, secoua la paille qu'il avait dans les cheveux et, tenant son ôson sous son bras, il partit sans faire attention aux trois filles qu'il entraînait derrière lui.
Elles tentèrent de l'arrêter, mais Jean se figura qu'elles en voulaient à son ôson et il se mit à courir. Les trois filles coururent, forcées de le suivre aussi vite que leurs jambes pouvaient aller.
Quand ils furent sortis du village, comme elles étaient hors d'haleine, elles le supplièrent de ralentir le pas, ce qu'il fit volontiers à la condition qu'elles lui indiqueraient sa route.
Le soleil avait quitté son lit, lorsque la compagnie arriva au hameau de la Queue-de-l'Agache.
Par là passait juste à point le curé de Condé, avec ses deux vicaires, ses chantres, le baudet... je me trompe... le bedeau Bourla; grand-père Jacob, le carillonneur; pépère Vilain, l'organiste; Trogniez, le serpent, ou plutôt le cron-cornet, et les enfants de chœur ou, pour mieux dire, les rouges-cottes.
Les braves gens allaient chanter grand'messe à Saint-Calixte.
En ce temps-là le curé de Condé était gros comme une tonne, et il bégayait presque aussi dru que notre ami Jocko, l'huissier du diable, à qui Cambrinus, roi de la bière, joua un si bon tour.
Ce n'en était pas moins un saint homme et très sévère sur l'article des mœurs.
A la vue des trois filles qui marchaient sur les talons du Ninoche, il s'écria:
- N'êtes-vous pas honteuses, fi... filles sans pu... pu... pudeur, de courir ainsi pa... par les champs après un ga... garçon?
Il tira la plus jeune par son cotteron pour l'ôter de là; mais à peine eut-il touché la cotte qu'il y resta attaché et forcé de faire cortège à l'oie.
- Monsieur le curé! monsieur le curé! où allez-vous donc? lui cria le baudet Bourla, qui était un grand sec héron. Il courut le saisir par la soutane et y demeura attaché.
Le curé ordonna aux autres de venir les délivrer. Aussitôt les vicaires, les chantres, le carillonneur, l'organiste, le cron-cornet et les rouges-cottes se prirent par la main et saquèrent M. le curé; mais ils furent entraînés par Jean qui allait toujours son chemin, et se trouvèrent, bon gré mal gré, de la suite de l'oie.
Saint Calixte était alors en aussi grande vénération dans le pays flamand que de nos jours Notre-Dame-de-Bon-Secours. Sa chapelle s'élevait près de Bernissart, à l'endroit où est encore aujourd'hui la cense du même nom.
Les pèlerins s'y rendaient en foule de Lille, Douai, Valenciennes, Cambrai, Mons, Tournay, et, comme saint Calixte était renommé pour la guérison des affligés, ils formaient la procession la plus curieuse qu'il y eût au monde.
On n'y voyait que bossus, borgnes, berlous, autrement dit gognats ou bigles, aveugles, manchots, bancals, bancroches, boiteux, tortus, cagneux, culs-de-jatte, et le spectacle en était si bouffon que, dans la chapelle, on avait dû mettre dos à dos les saints qui tenaient compagnie au bienheureux saint Calixte. Si on les avait placés face à face, à voir une pareille collection de créatures bizarres et biscornues, il leur eût été impossible de se regarder sans rire.
Ce qui rendait la chose si amusante, c'est que toutes ces bonnes gens n'étaient rien moins que des éclopés. C'étaient, bien au contraire, des ci-devant malades que le saint avait guéris miraculeusement et qui, en reconnaissance, venaient le servir ainsi chaque année. Ils se plaisaient à simuler leurs maux passés, pour en rappeler l'image à tous les yeux et mieux jouir de la santé présente.
La messe finie, ils enlevaient bandages et bandeaux, jetaient loin d'eux béquilles et béquillons, et faisaient une guinse, je veux dire une noce, que le diable en prenait les armes. Et c'est pourquoi on n'appelait jamais le pèlerinage de Saint-Calixte autrement que la procession des Réjouis.
Or, vous saurez qu'à cette époque le roi des Pays-Bas avait une fille belle comme le jour, mais qui n'avait ri de sa vie. Elle était aussi triste que la cloche des trépassés, qu'on nomme chez nous la dolente, et de là vient qu'on lui avait donné le nom de la Belle-Dolente.
En sa qualité de fille unique, on l'avait, dès le berceau, bourrée de friandises, de jouets et d'amusements de toute sorte. C'est sans doute pour cela que, rassasiée avant l'heure, la pauvre désolée ne trouvait plus rien qui l'égayât.
En vain avait-on mandé des quatre coins du monde les plus fameux baladins, bateleurs, bouffons, turlupins, pîtres, grimaciers, grotesques et farceurs.
Ni Polichinelle, ni Pierrot, ni Arlequin, ni Scaramouche, ni Bobèche, ni Guignol, ni Jean Potage, ni la Guerliche lui-même, l'incomparable la Guerliche, aucun fantoche, si plaisant qu'il fût, n'avait pu amener un sourire sur les lèvres pâles de la Belle-Dolente.
Les parades bien plus réjouissantes des courtisans étaient restées sans effet, et la Belle-Dolente les avait vus s'embrasser à grands bras et se déchirer à belles dents, courber l'échine jusqu'à terre, sauter pour tous les favoris, marcher à quatre pattes, ramper à plat ventre, faire enfin les cabrioles les plus étonnantes, les pirouettes les plus extraordinaires et aussi les culbutes les plus inattendues, sans que tant de merveilleuses pantalonnades pussent seulement éclaircir son beau front.
Elle n'eût pas ri pour un empire, et on lui aurait mis la tête sur le billot qu'elle n'eût point ri davantage.
Le roi, désespéré de cette incurable tristesse, déclara par un édit que quiconque parviendrait à faire rire sa fille l'obtiendrait pour femme.
Comme les plus grands comiques de l'univers avaient passé devant ses yeux indifférents, il ne se présenta personne, et c'est alors que son père, ne sachant plus à quel saint se vouer, eut l'idée de l'amener à saint Calixte.
Toute la cour regardait, depuis le fin matin, défiler cahin-caha, clopin-clopant, les bossus, les borgnes, les bigles, les aveugles, les manchots, les bancals, les bancroches, les boiteux, les tortus, les cagneux, les culs-de-jatte. Il y en avait qui ressemblaient à des X, d'autres à des Y, d'autres à des Z, d'autres encore à des S ou bien à des K. L'alphabet tout entier y passait, sauf la lettre I. Les plus plaisants étaient ceux que la nature avait marqués au B.
Les courtisans riaient à se tordre et le roi, plus haut que les autres. La princesse bâillait comme une jolie carpette au soleil.
C'est peut-être bien, en ce moment, ce qu'elle avait de mieux à faire. La pauvrette, après tout, ne risquait rien de moins que d'épouser un ancien bossu ou un ex-cul-de-jatte, et vous m'avouerez qu'il n'était mie temps de rire.
La cour se préparait à s'en retourner, et, déjà, jugeant l'épreuve suffisante, le roi avait donné le signal du départ, quand tout à coup Jean du Gogué, qui s'était remis à presser le pas, parut avec son oie et sa suite.
Lorsque la princesse vit le Ninoche, les trois filles, le gros curé, le sec héron de bedeau, les deux vicaires, les chantres, le carillonneur, l'organiste, le cron-cornet et les rouges-cottes attachés les uns aux autres, courir en se marchant sur les talons, elle fut prise d'un tel accès de fou rire qu'elle tomba pâmée dans les bras de la reine.
Le roi, enchanté, sauta au cou du Ninoche en lui criant : - Tu l'épouseras! tu l'épouseras! et tous les courtisans se jetèrent dans les bras les uns des autres en s'écriant : - Noël! Noël! Il l'épousera!
Jean alla avec sa suite, y compris le monarque, déposer son ôson aux pieds de saint Calixte. Aussitôt le roi, les trois filles, le curé et ses acolytes purent se séparer. Le charme était rompu.
La noce se fit huit jours après, au château de Bernissart. On y mangea un troupeau tout entier d'ôsons d'Hergnies, on but deux brassins de bière de Fresnes, et on rit à ventre déboutonné.
Au dessert, le curé de Condé bégaya un long discours qui faillit endormir l'assistance; en revanche, le curé de Bernissart, qui était un homme d'esprit, la réveilla en chantant El pantalon troé, la plus belle chanson qu'on ait faite dans les Pays-Bas. Après la mort du roi, le Ninoche lui succéda et ne gouverna point plus mal que ses prédécesseurs.
Les Valenciennois se souvinrent alors qu'on l'avait trouvé jadis à Saint-Saulve, sous un gogué, et revendiquèrent l'honneur de lui avoir donné le jour.
De tout temps, les gens de Valenciennes ont eu un faible pour les grands hommes de clocher. Ils firent sculpter, en bois de noyer, les statues de maître Jean du Gogué et de sa femme, et les placèrent sur une tour, où elles sonnaient l'heure à la plus magnifique horloge qu'on eût jamais vue.
A cette époque, les Valenciennois n'étaient point riches en hommes illustres. Depuis qu'ils en ont toute une bande, ils ont démoli la tour de maître Jean du Gogué et mis sa statue au rancart: à tort, selon moi .
Le Ninoche était un grand homme tout comme un autre. J'en connais plus d'un par le monde qui n'a su, sa vie durant, que répéter les idées d'autrui, qui n'a dû, comme lui, sa fortune qu'à d'heureuses rencontres, et qui est arrivé, comme lui, au pinacle sans le faire exprès !