III violette suite
-- Madame, dit-elle à la reine, vous voyez en moi la fée Drôlette ; je protège votre fils et la petite princesse qu’il a ramenée
ce matin de la forêt.
Cette princesse vous tient de près : elle est votre nièce, fille de votre beau-frère Indolent et de votre belle-sœur
Nonchalante. Votre mari est parvenu, après votre fuite, à tuer Indolent et Nonchalante, qui ne se méfiaient pas de lui et
qui passaient leurs journées à dormir, à manger, à se reposer.
Je n’ai pu malheureusement empêcher ce crime, parce que j’assistais à la naissance d’un prince dont je protège les
parents, et je me suis oubliée à jouer des tours à une vieille dame d’honneur méchante et guindée, et à un vieux
chambellan avare et grondeur, grands amis tous deux de ma sœur Rageuse.
Mais je suis arrivée à temps pour sauver la princesse Violette, seule fille et héritière du roi Indolent et de la reine
Nonchalante. Elle jouait dans un jardin ; le roi Féroce la cherchait pour la poignarder ; je l’ai fait monter sur le dos de mon
chien Ami qui a reçu l’ordre de la déposer dans le bois où j’ai dirigé les pas du prince votre fils.
Cachez à tous deux leur naissance et la vôtre. Ne montrez à Violette ni les bracelets qui renferment les portraits de son
père et de sa mère, ni les riches vêtements que j’ai remplacés par d’autres plus conformes à l’existence qu’elle doit mener
à l’avenir. Voici, ajouta la fée, une cassette de pierres précieuses ; elle contient le bonheur de Violette ; mais vous devez la
cacher à tous les yeux et ne l’ouvrir que lorsqu’elle aura été perdue et retrouvée.
— J’exécuterai fidèlement vos ordres, Madame, répondit Agnella ; mais daignez me dire si mon pauvre Ourson devra conserver longtemps encore sa hideuse enveloppe.
— Patience, patience, dit la fée ; je veille sur vous, sur lui, sur Violette. Instruisez Ourson de la faculté que je lui ai donnée de changer de peau avec la personne qui l’aimera assez pour accomplir ce sacrifice. Souvenez-vous que nul ne doit connaître le rang d’Ourson ni de Violette. Passerose a mérité par son dévouement d’être seule initiée à ce mystère ; à elle vous pouvez toujours tout confier. Adieu, reine ; comptez sur ma protection ; voici une bague que vous allez passer à votre petit doigt ; tant qu’elle y sera, vous ne manquerez de rien. »
Et faisant un signe d’adieu avec la main, la fée reprit la forme d’une alouette et s’envola à tire-d’aile en chantant.
Agnella et Passerose se regardèrent ; Agnella soupira, Passerose sourit.
« Cachons cette précieuse cassette, chère reine, ainsi que les vêtements de Violette. Je vais aller voir bien vite ce que la fée lui a préparé pour sa toilette de demain. »
Elle y courut en effet, ouvrit l’armoire et la trouva pleine de vêtements, de linge, de chaussures simples mais commodes. Après avoir tout regardé, tout compté, tout approuvé, après avoir aidé Agnella à se déshabiller, Passerose alla se coucher et ne tarda pas à s’endormir.
IV le rêve
Le lendemain, ce fut Ourson qui s’éveilla le premier, grâce au mugissement de la vache. Il se frotta les yeux, regarda autour de lui, se demandant pourquoi il était dans une étable : il se rappela les événements de la veille, sauta à bas de son tas de foin et courut bien vite à la fontaine pour se débarbouiller.
Pendant qu’il se lavait, Passerose, qui s’était levée de bonne heure comme Ourson, sortit pour traire la vache et laissa la porte de la maison ouverte. Ourson entra sans faire de bruit, pénétra jusqu’à la chambre de sa mère qui dormait encore, et entr’ouvrit les rideaux du lit de Violette ; elle dormait comme Agnella.
Ourson la regardait dormir, et souriait de la voir sourire dans ses rêves. Tout à coup le visage de Violette se contracta ; elle poussa un cri, se releva à demi, et, jetant ses petits bras au cou d’Ourson, elle s’écria :
« Ourson, bon Ourson, sauver Violette ! pauvre Violette dans l’eau ! Méchant crapaud tirer Violette ! »
Et elle s’éveilla en pleurant, avec tous les symptômes d’une vive frayeur ; elle tenait Ourson serré de ses deux petits bras : il avait beau la rassurer, la consoler, l’embrasser, elle criait toujours :
« Méchant crapaud ! bon Ourson ! sauver Violette ! »
Agnella, qui s’était éveillée au premier cri, ne comprenait rien à la terreur de Violette ; enfin elle parvint à la calmer, et Violette raconta :
« Violette promener, et Ourson conduire Violette ; Ourson plus donner la main, plus regarder Violette. Méchant crapaud venir tirer Violette dans l’eau ; pauvre Violette tomber et appeler Ourson. Et bon Ourson venir et sauver Violette. Et Violette bien aimer bon Ourson, continua-t-elle d’une voix attendrie ; Violette jamais oublier bon Ourson. »
En disant ces mots, Violette se jeta dans les bras d’Ourson, qui, ne craignant pas l’effet terrifiant de sa peau velue, l’embrassa mille fois et la rassura de son mieux.
Agnella ne douta pas que ce rêve ne fût un avertissement envoyé par la fée Drôlette ; elle résolut de veiller avec soin sur Violette et d’instruire Ourson de tout ce qu’elle pouvait lui révéler sans désobéir à la fée. Quand elle eut levé et habillé Violette, elle appela Ourson pour déjeuner. Passerose leur apportait une jatte de lait tout frais tiré, du bon pain bis et une motte de beurre. Violette sauta de joie quand elle vit ce bon déjeuner.
« Violette aimer beaucoup bon lait, dit-elle ; aimer beaucoup bon pain, aimer beaucoup bon beurre. Violette bien contente ; aimer tout avec bon Ourson et maman Ourson.
— Je ne m’appelle pas maman Ourson, dit Agnella en riant, appelle-moi maman.
— Oh ! Non, pas maman, reprit Violette en secouant tristement la tête, maman, c’est la maman là-bas qui est perdue. Maman, toujours dormir, jamais promener, jamais soigner Violette ; jamais parler à Violette, jamais embrasser Violette ; maman Ourson parler, marcher, embrasser pauvre Violette, habiller Violette… Violette aimer maman Ourson, beaucoup, beaucoup », ajouta-t-elle en saisissant la main d’Agnella, la baisant et la pressant ensuite contre son cœur.
Agnella ne répondit qu’en l’embrassant tendrement.
Ourson était attendri ; ses yeux devenaient humides ; Violette s’en aperçut, lui passa les mains sur les yeux et lui dit d’un air suppliant :
« Ourson, pas pleurer, je t’en prie. Si Ourson pleure, Violette pleurer aussi.
— Non, non, chère petite Violette, je ne pleure pas ; ne pleure pas non plus ; mangeons notre déjeuner et puis nous irons promener. »
Ils déjeunèrent tous avec appétit ; Violette battait des mains, s’interrompait sans cesse pour s’écrier, la bouche pleine :
« Ah ! Que c’est bon ! Violette aimer beaucoup cela ! Violette très contente ! »
Après le déjeuner, Ourson et Violette sortirent pendant qu’Agnella et Passerose faisaient le ménage. Ourson jouait avec Violette, lui cueillait des fleurs et des fraises. Violette lui dit :
« Violette promener toujours avec Ourson ; Ourson toujours jouer avec Violette.
— Je ne pourrai pas toujours jouer, ma petite Violette. Il faut que j’aide maman et Passerose.
— Aider à quoi faire, Ourson ?
— Aider à balayer, à essuyer, à prendre soin de la vache, à couper de l’herbe, à apporter du bois et de l’eau.
— Violette aussi aider Ourson.
— Tu es encore bien petite, chère Violette ; mais tu pourras toujours essayer. »
Quand ils rentrèrent à la maison, Ourson se mit à l’ouvrage. Violette le suivait partout ; elle l’aidait de son mieux, ou elle croyait l’aider car elle était trop petite pour être réellement utile. Mais au bout de quelques jours, elle commença à savoir laver les tasses et les assiettes, étendre et plier le linge, essuyer la table ; elle allait à la laiterie avec Passerose, l’aider à passer le lait, l’écrémer, à laver les dalles de pierre. Elle n’avait jamais d’humeur ; jamais elle ne désobéissait, jamais elle ne répondait avec impatience ou colère. Ourson l’aimait de plus en plus ; Agnella et Passerose la chérissaient également, et d’autant plus qu’elles savaient que Violette était la cousine d’Ourson.
Violette les aimait bien aussi, mais elle aimait Ourson plus tendrement encore ; et comment ne pas aimer un si excellent garçon qui s’oubliait toujours pour elle, qui cherchait constamment ce qui pouvait l’amuser, lui plaire, qui se serait fait tuer pour sa petite amie ?
Agnella profita d’un jour où Passerose avait emmené Violette au marché, pour lui raconter l’événement fâcheux et imprévu qui avait précédé sa naissance ; elle lui révéla la possibilité de se débarrasser de cette hideuse peau velue, en acceptant en échange la peau blanche et unie d’une personne qui ferait ce sacrifice par affection et reconnaissance.
« Jamais, s’écria Ourson, jamais je ne provoquerai ni accepterai un pareil sacrifice ! Jamais je ne consentirai à vouer un être qui m’aimerait au malheur auquel m’a condamné la vengeance de la fée Rageuse ! Jamais, par l’effet de ma volonté, un cœur capable d’un tel sacrifice ne souffrira tout ce que j’ai souffert et tout ce que j’ai à souffrir encore de l’antipathie, de la haine des hommes ! »
Agnella lutta en vain contre la volonté bien arrêtée d’Ourson. Il lui demanda avec instances de ne jamais lui parler de cet échange, auquel il ne donnerait certes pas son consentement, et de n’en jamais parler à Violette ni à aucune autre personne qui lui serait attachée. Elle le lui promit après avoir combattu faiblement, car au fond elle admirait et approuvait cette résolution. Elle espérait aussi que la fée Drôlette récompenserait les sentiments si nobles, si généreux de son petit protégé en le délivrant elle-même de sa peau velue.
V Encore le crapaud
Quelques années se passèrent ainsi sans aucun événement extraordinaire. Ourson et Violette grandissaient. Agnella ne songeait plus au rêve de la première nuit de Violette ; elle s’était relâchée de sa surveillance, et la laissait souvent se promener seule ou sous la garde d’Ourson.
Ourson avait déjà quinze ans ; il était grand, fort, leste et actif ; personne ne pouvait dire s’il était beau ou laid, car ses longs poils noirs et soyeux couvraient entièrement son corps et son visage. Il était resté bon, généreux, aimant, toujours prêt à rendre service, toujours gai, toujours content. Depuis le jour où il avait trouvé Violette, sa tristesse avait disparu ; il ne souffrait plus de l’antipathie qu’il inspirait ; il n’allait plus dans les endroits habités ; il vivait au milieu des trois êtres qu’il chérissait et qui l’aimaient par-dessus tout.
Violette avait déjà dix ans ; elle n’avait rien perdu de son charme et de sa beauté en grandissant ; ses beaux yeux bleus étaient plus doux, son teint plus frais, sa bouche plus jolie et plus espiègle ; sa taille avait gagné comme son visage ; elle était grande, mince et gracieuse ; ses cheveux d’un blond cendré lui tombaient jusqu’aux pieds et l’enveloppaient tout entière quand elle les déroulait. Passerose avait bien soin de cette magnifique chevelure qu’Agnella ne se lassait pas d’admirer.
Violette avait appris bien des choses pendant ces sept années. Agnella lui avait montré à travailler. Quant au reste, Ourson avait été son maître ; il lui avait enseigné à lire, à écrire, à compter. Il lisait tout haut pendant qu’elle travaillait. Des livres nécessaires à son instruction s’étaient trouvés dans la chambre de Violette, sans qu’on sût d’où ils étaient venus ; il en était de même des vêtements et autres objets nécessaires à Violette, à Ourson, à Agnella et à Passerose ; on n’avait plus besoin d’aller vendre ni acheter à la ville voisine : grâce à l’anneau d’Agnella, tout se trouvait apporté à mesure qu’on en avait besoin.
Un jour que Violette se promenait avec Ourson, elle se heurta contre une pierre, tomba et s’écorcha le pied. Ourson fut effrayé quand il vit couler le sang de sa chère Violette ; il ne savait que faire pour la soulager ; il voyait bien combien elle souffrait, car elle ne pouvait, malgré ses efforts, retenir quelques larmes qui s’échappaient de ses yeux. Enfin, il songea au ruisseau qui coulait à dix pas d’eux.
« Chère Violette, dit-il, appuie-toi sur moi ; tâche d’arriver jusqu’à ce ruisseau, l’eau fraîche te soulagera. »
Violette essaya de marcher ; Ourson la soutenait ; il parvint à l’asseoir au bord du ruisseau ; là elle se déchaussa et trempa son petit pied dans l’eau fraîche et courante.
« Je vais courir à la maison et t’apporter du linge pour envelopper ton pied, chère Violette ; attends-moi, je ne serai pas longtemps, et prends bien garde de ne pas t’avancer trop près du bord : le ruisseau est profond, et, si tu glissais, je ne pourrais peut-être pas te retenir. »
Quand Ourson fut éloigné, Violette éprouva un malaise qu’elle attribua à la douleur que lui causait sa blessure. Une répulsion extraordinaire la portait à retirer son pied du ruisseau où il était plongé. Avant qu’elle se fût décidée à obéir à ce sentiment étrange, elle vit l’eau se troubler, et la tête d’un énorme Crapaud apparut à la surface ; les gros yeux irrités du hideux animal se fixèrent sur Violette, qui, depuis son rêve, avait toujours eu peur des crapauds. L’apparition de celui-ci, sa taille monstrueuse, son regard courroucé, la glacèrent tellement d’épouvante qu’elle ne put ni fuir ni crier.
« Te voilà donc enfin dans mon domaine, petite sotte ! lui dit le crapaud. Je suis la fée Rageuse, ennemie de ta famille. Il y a longtemps que je te guette et que je t’aurais eue, si ma sœur Drôlette, qui te protège, ne t’avait envoyé un songe pour vous prémunir tous contre moi. Ourson, dont la peau velue est un talisman préservatif, est absent ; ma sœur est en voyage : tu es à moi. »