V
Encore le crapaud suite
 
En disant ces mots, elle saisit le pied de Violette de ses pattes froides et gluantes et chercha à l’entraîner au fond de l’eau. Violette poussa des cris perçants ; elle luttait en se raccrochant aux plantes, aux herbes qui couvraient le rivage ; les plantes, les herbes cédaient ; elle en saisissait d’autres.
 
« Ourson, au secours ! au secours ! Ourson, cher Ourson ! sauve-moi, sauve ta Violette qui périt ! Ourson ! Ah !… »
 
La fée l’emportait… La dernière plante avait cédé ; les cris avaient cessé… Violette, la pauvre Violette disparaissait sous l’eau au moment où un autre cri désespéré, terrible, répondit aux siens… Mais, hélas ! sa chevelure seule paraissait encore lorsque Ourson accourut haletant, terrifié. Il avait entendu les cris de Violette… et il était revenu sur ses pas avec la promptitude de l’éclair.
 
Sans hésitation, sans retard, il se précipita dans l’eau et saisit la longue chevelure de Violette ; mais il sentit en même temps qu’il enfonçait avec elle : la fée Rageuse continuait à l’attirer au fond du ruisseau.
 
Pendant qu’il enfonçait, il ne perdit pas la tête ; au lieu de lâcher Violette, il la saisit à deux bras, invoqua la fée Drôlette, et, arrivé au fond de l’eau, il donna un vigoureux coup de talon qui le fit remonter à la surface. Prenant alors Violette d’un bras, il nagea de l’autre, et, grâce à une force surnaturelle, il parvint au rivage, où il déposa Violette inanimée.
 
Ses yeux étaient fermés, ses dents restaient serrées, la pâleur de la mort couvrait son visage. Ourson se précipita à genoux près d’elle et pleura. L’intrépide Ourson, que rien n’intimidait, qu’aucune privation, aucune souffrance ne pouvait vaincre, pleura comme un enfant. Sa sœur bien-aimée, sa seule amie, sa consolation, son bonheur, était là sans mouvement, sans vie ! Le courage, la force d’Ourson l’avaient abandonné ; à son tour, il s’affaissa et tomba sans connaissance près de sa chère Violette.
 
À ce moment, une Alouette arrivait à tire-d’aile ; elle se posa près de Violette et d’Ourson, donna un petit coup de bec à Violette, un autre à Ourson, et disparut.
 
Ourson n’avait pas seul répondu à l’appel de Violette. Passerose aussi avait entendu ; aux cris de Violette succéda le cri plus fort et plus terrible d’Ourson. Elle courut à la ferme prévenir Agnella, et toutes deux se dirigèrent rapidement vers le ruisseau d’où partaient les cris.
 
En approchant, elles virent, avec autant de surprise que de douleur, Violette et Ourson étendus sans connaissance. Passerose mit tout de suite la main sur le cœur de Violette ; elle le sentit battre ; Agnella s’était assurée également qu’Ourson vivait encore ; elle commanda à Passerose d’emporter, de déshabiller et de coucher Violette, pendant qu’elle-même ferait respirer à Ourson un flacon de sels, et le ranimerait avant de le ramener à la ferme. Ourson était trop grand et trop lourd pour qu’Agnella et Passerose pussent songer à l’emporter. Violette était légère, Passerose était robuste ; elle la porta facilement à la maison, où elle ne tarda pas à la faire sortir de son évanouissement.
 
Elle fut quelques instants avant de se reconnaître ; elle conservait un vague souvenir de terreur, mais sans se rendre compte de ce qui l’avait épouvantée.
 
Pendant ce temps, les tendres soins d’Agnella avaient rappelé Ourson à la vie ; il ouvrit les yeux, aperçut sa mère et se jeta à son cou en pleurant.
 
« Mère ! Chère mère ! s’écria-t-il ; ma Violette, ma sœur bien-aimée a péri ; laissez-moi mourir avec elle.
 
— Rassure-toi, mon cher fils, répondit Agnella, Violette vit encore ; Passerose l’a emportée à la maison pour lui donner les soins que réclame son état. »
 
Ourson sembla renaître à ces paroles ; il se releva et voulut courir à la ferme ; mais sa seconde pensée fut pour sa mère, et il modéra son impatience pour revenir avec elle.
 
Pendant le court trajet du ruisseau à la ferme, il lui raconta ce qu’il savait sur l’événement qui avait failli coûter la vie à Violette ; il ajouta que la bave de la fée Rageuse lui avait laissé dans la tête une lourdeur étrange.
 
Agnella raconta à son tour comment elle et Passerose les avaient trouvés évanouis au bord du ruisseau. Ils arrivèrent ainsi à la ferme ; Ourson s’y précipita tout ruisselant encore.
 
Violette, en le voyant, se ressouvint de tout ; elle s’élança vers lui, se jeta dans ses bras, et pleura sur sa poitrine. Ourson pleura aussi ; Agnella pleurait ; Passerose pleurait : c’était un concert de larmes à attendrir les cœurs. Passerose y mit fin en s’écriant :
 
« Ne dirait-on pas… hi ! hi !… que nous sommes… hi ! hi… Les gens les plus malheureux… hi ! hi !… de l’univers ? Voyez donc notre pauvre Ourson… déjà mouillé… comme un roseau… qui s’inonde encore de ses larmes et de celles de Violette… Allons, enfants !… courage et bonheur ; nous voilà tous vivants, grâce à Ourson…
 
— Oh ! Oui, interrompit Violette, grâce à Ourson, à mon cher, à mon bien-aimé Ourson ! comment m’acquitterai-je jamais de ce que je lui dois ? Comment pourrai-je lui témoigner ma profonde reconnaissance, ma tendre affection ?
 
— En m’aimant toujours comme tu le fais, ma sœur, ma Violette chérie. Ah ! Si j’ai été assez heureux pour te rendre plusieurs services, n’as-tu pas changé mon existence, ne l’as- tu pas rendue heureuse et gaie, de misérable et triste qu’elle était ? N’es-tu pas tous les jours et à toute heure du jour la consolation, le bonheur de ma vie et de celle de notre excellente mère ? »
 
Violette pleurait encore, elle ne répondit qu’en pressant plus tendrement contre son cœur son Ourson, son frère adoptif.
 
« Cher Ourson, lui dit sa mère, tu es trempé ; va changer de vêtements. Violette a besoin d’une heure de repos ; nous nous retrouverons pour dîner. »
 
Violette se laissa coucher, mais ne dormit pas ; son cœur débordait de reconnaissance et de tendresse ; elle cherchait vainement comment elle pourrait reconnaître le dévouement d’Ourson, elle ne trouva d’autre moyen que de s’appliquer à devenir parfaite, afin de faire le bonheur d’Ourson et d’Agnella.
 
VI      maladie et sacrifice
 

Quand l’heure du dîner fut venue, Violette se leva, s’habilla et vint dans la salle où l’attendaient Agnella et Passerose. Ourson n’y était pas.
 
« Ourson n’est pas avec vous, mère ? demanda Violette.
 
— Je ne l’ai pas revu, dit Agnella.
 
— Ni moi, dit Passerose. Je vais le chercher. »
 
Elle alla dans la chambre d’Ourson ; elle le trouva assis près de son lit, la tête appuyée sur son bras.
 
« Venez, Ourson, venez vite ; on vous attend pour dîner.
 
— Je ne puis, dit Ourson d’une voix affaiblie ; j’ai la tête trop pesante. »
 
Passerose alla prévenir Agnella et Violette qu’Ourson était malade ; elles coururent toutes deux auprès de lui. Ourson voulut se lever pour les rassurer, mais il tomba sur sa chaise. Agnella lui trouva de la fièvre et le fit coucher. Violette refusa résolument de le quitter.
 
« C’est à cause de moi qu’il est malade, dit-elle : je ne le quitterai que lorsqu’il sera guéri. Je mourrai d’inquiétude si vous m’éloignez de mon frère chéri. »
 
Agnella et Violette s’installèrent donc près de leur cher malade. Bientôt le pauvre Ourson ne les reconnut plus ; il avait le délire ; à chaque instant il appelait sa mère et Violette, et il continuait à les appeler et à se plaindre de leur absence pendant qu’elles le soutenaient dans leurs bras.
 
Agnella et Violette ne le quittèrent ni jour ni nuit pendant toute la durée de la maladie : le huitième jour Agnella, épuisée de fatigue, s’était assoupie près du lit du pauvre Ourson, dont la respiration haletante, l’œil éteint, semblaient annoncer une fin prochaine. Violette, à genoux près de son lit et tenant entre ses mains une des mains velues d’Ourson, la couvrait de larmes et de baisers.
 
Au milieu de cette désolation, un chant doux et clair vint interrompre le lugubre silence de la chambre du mourant. Violette tressaillit. Ce chant si doux semblait apporter la consolation et le bonheur ; elle leva la tête et vit une Alouette perchée sur la croisée ouverte.
 
« Violette ! » dit l’Alouette.
 
Violette tressaillit.
 
« Violette, continua la petite voix douce de l’Alouette, aimes-tu Ourson ?
 
— Si je l’aime ! Ah ! je l’aime,… je l’aime plus que tout au monde, plus que moi-même.
 
— Rachèterais-tu sa vie au prix de ton bonheur ?
 
— Je la rachèterais au prix de mon bonheur et de ma propre vie !
 
— Écoute, Violette, je suis la fée Drôlette ; j’aime Ourson, je t’aime, j’aime ta famille. Le venin que ma sœur Rageuse a soufflé sur la tête d’Ourson doit le faire mourir… Cependant, si tu es sincère, si tu éprouves réellement pour Ourson le sentiment de tendresse et de reconnaissance que tu exprimes, sa vie est entre tes mains… Il t’est permis de la racheter ; mais souviens-toi que tu seras bientôt appelée à lui donner une preuve terrible de ton attachement, et que, s’il vit, tu payeras son existence par un terrible dévouement.
 
— Oh ! madame ! Vite, vite, dites-moi ce que je dois faire pour sauver mon cher Ourson ! Rien ne me sera terrible, tout me sera joie et bonheur si vous m’aidez à le sauver.
 
— Bien, mon enfant ; très bien, dit la fée. Baise-lui trois fois l’oreille gauche en disant à chaque baiser : « À toi… Pour toi… Avec toi… » Réfléchis encore avant d’entreprendre sa guérison. Si tu n’es pas prête aux plus durs sacrifices, il t’en arrivera malheur. Ma sœur Rageuse serait maîtresse de ta vie. »
 
Pour toute réponse, Violette croisa les mains sur son cœur, jeta sur la fée qui s’envolait un regard de tendre reconnaissance, et, se précipitant sur Ourson, elle lui baisa trois fois l’oreille en disant d’un accent pénétré : « À toi… Pour toi… Avec toi… » À peine eut-elle fini qu’Ourson poussa un profond soupir, ouvrit les yeux, aperçut Violette, et, lui saisissant les mains, les porta à ses lèvres en disant :
 
« Violette,… chère Violette,… il me semble que je sors d’un long rêve ! Raconte-moi ce qui s’est passé… Pourquoi suis-je ici ? Pourquoi es-tu pâlie, maigrie ?… Tes joues sont creuses comme si tu avais veillé,… tes yeux sont rouges comme si tu avais pleuré…
 
— Chut ! dit Violette ; n’éveille pas notre mère qui dort. Voilà bien longtemps qu’elle n’avait dormi ; elle est fatiguée ; tu as été bien malade !
 
— Et toi, Violette, t’es-tu reposée ? »
 
Violette rougit, hésita.
 
« Comment aurais-je pu dormir, cher Ourson, quand j’étais cause de tes souffrances ? »
 
Ourson se tut à son tour ; il la regarda d’un œil attendri et lui baisa les mains. Il lui demanda encore ce qui s’était passé, elle le lui raconta ; mais elle était trop modeste et trop réellement dévouée pour lui révéler le prix que la fée avait attaché à sa guérison. Ourson n’en sut donc rien.
 
Ourson, qui se sentait revenu à la santé, se leva et, s’approchant doucement de sa mère, l’éveilla par un baiser. Agnella crut qu’il avait le délire ; elle cria, appela Passerose et fut fort étonnée quand Violette lui raconta comment Ourson avait été sauvé par la bonne petite fée Drôlette.
 
À partir de ce jour, Ourson et Violette s’aimèrent plus tendrement que jamais : ils ne se quittaient que lorsque leurs occupations l’exigeaient impérieusement.


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